Table des matières
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II. L'archiviste face à ses tâches
FORMATION PROFESSIONNELLE DU PERSONNEL SCIENTIFIQUE
Un fait frappe celui qui considère, la formation professionnelle des archivistes: c'est qu'en dépit de la double mission des archives, scientifique et administrative, et malgré le. double aspect des documents traités (les uns anciens et pouvant fréquemment remonter au moyen âge, les autres issus de l'activité des administrations contemporaines), presque tous les pays sont demeurés fidèles à l'unicité de la formation de l'archiviste et cette formation est principalement, sinon exclusivement, de nature historique. Cela fait mieux ressortir encore la réalité profonde de la définition que nous avons donnée plus haut des archives: il s'agit bien d'établissements de caractère scientifique, chargés de fonctions administratives.
Même dans les très grands dépôts qui comportent des départements ou des sections très spécialisés (archives anciennes, modernes, contemporaines, économiques, privées, techniques, notariales, audio-visuelles, etc.), il est exceptionnel que se rencontrent parmi les membres du personnel scientifique des catégories distinctes. Il est admis que tous les archivistes reçoivent la même formation de base; par la suite seulement, après leur affectation à une section donnée, ils sont appelés à se spécialiser, compte tenu de leurs aptitudes personnelles ou de leurs intérêts propres. A peu près toutes les réponses concordent sur ce point. Cela est jugé indispensable, car, même lorsqu'il est affecté à des fonds d'une époque ou d'un type bien déterminés, l'archiviste est souvent chargé, simultanément ou occasionnellement (faute notamment d'un personnel numériquement suffisant), d'autres fonctions qui exigent d'autres compétences. On constate, d'autre part, que le déroulement normal de la carrière d'un archiviste l'amène à changer de dépôt, de sections de fonctions. On s'accorde aussi pour considérer que tout responsable de dépôt doit être également compétent pour affronter des problèmes portant sur des documents de nature ou d'époque différentes et pour conseiller des chercheurs dans les perspectives les plus diverses.
Dans les archives régionales et locales, la polyvalence est de toute façon la règle: toute spécialisation excessive serait donc considérée comme un mal.
La première formation est normalement reçue à l'université ou dans un institut archivistique particulier dépendant d'une université ou, encore, dans une école d'archives autonome. Dans ce dernier cas, il peut s'agir soit d'une école technique recevant des élèves déjà pourvus des diplômes universitaires (le type en est l'Archivschule de Marburg en République fédérale allemande), soit d'un institut d'enseignement supérieur dont les élèves reçoivent une formation historique et technique complète, parallèlement à leurs études universitaires (le type en est l'Ecole nationale des chartes de Paris). Nous ne reviendrons pas sur ces questions qui ont déjà fait l'objet d'enquêtes sur le plan international.
Après cette formation générale de base, il est généralement considéré comme nécessaire que le jeune archiviste passe un temps variable (de quelques mois à deux ans) successivement dans plusieurs dépôts ou dans les divers services d'un dépôt donné. Bien qu'on constate un peu partout, surtout dans les plus grands dépôts, une tendance croissante à une spécialisation précoce qui dans certains cas devient définitive, beaucoup le regrettent et souhaitent, au moins en début de carrière, une plus grande mobilité du personnel. A vrai dire, la spécialisation du personnel scientifique n'est tenue pour normale que dans des pays, comme Israël ou la Yougoslavie, où les documents, en raison du passé de ces Etats, sont de nature extrêmement variée et rédigés dans des langues différentes.
Au cours de la formation de l'archiviste, l'accent est mis essentiellement sur l'enseignement de l'histoire et des sciences auxiliaires de l'histoire. Dans bien des pays. il arrivait autrefois qu'on recrutait les archivistes indifféremment parmi les juristes et parmi les historiens; ce fait est aujourd'hui beaucoup plus rare.
La conséquence de cet état de choses, sur lequel nous ne pouvons insister ici, est que le jeune archiviste, historien de formation, ne reçoit pratiquement pas de formation administrative. Celle-ci s'acquiert le plus souvent « sur le tas », comme le dit l'une des réponses, c'est-à-dire par la pratique et l'expérience acquises au début de la carrière. Une fois affecté àquelque dépôt, le jeune archiviste, qui connaît beaucoup mieux les institutions du passé que celles du présent, apprend à connaître celles-ci par ses contacts quotidiens avec les administrations et avec les dossiers élaborés par elle. Beaucoup jugent cette expérience irremplaçable. Parfois les stages organisés par les directions centrales des archives ou par les écoles d'archives ont pour but d'initier le débutant par des visites à des bureaux et à des services de courrier, Registry ou Registratur, ou encore par un passage dans un ou plusieurs départements d'un grand dépôt chargé d'archives contemporaines ou de préarchivage. Quelquefois, des stages ou des cours sont organisés par des organismes appropriés (commission de la fonction publique au Canada, ministère des Finances en Finlande, école nationale d'administration en Côte d'Ivoire).
Il n'en reste pas moins qu'à nos yeux, il y a là une évidente lacune dans la formation de l'archiviste, lacune plus profondément ressentie par les jeunes archivistes actuels que par ceux d'autrefois. Il nous apparaît que les directions d'archives devraient se pencher avec insistance sur ce problème qui n'est pas sans influer grandement sur la manière dont les archivistes font face aux tâches qui leur sont confiées.
CADRE PROFESSIONNEL INTERMÉDIAIRE
A côté du cadre scientifique proprement dit, il existe en bien des pays un cadre professionnel intermédiaire, dont la formation est d'un niveau moins poussé (études secondaires ou grades inférieurs des études universitaires), qui peut être constitué de personnes ayant déjà exercé des fonctions dans les bureaux et auxquelles on s'efforce de donner une formation technique, archivistique ou historique après leur entrée dans le cadre des services d'archives. Cette formation par des stages ou par des cours est variable selon les pays, mais il arrive que les meilleurs d'entre eux puissent passer dans les cadres supérieurs. Le problème est actuellement important pour bien des directions d'archives, qui le résolvent de façon d'ailleurs contradictoire.
En Hongrie, des fonctionnaires du cadre moyen pouvaient naguère obtenir une affectation scientifique; ils ne le peuvent plus désormais, à moins qu'ils n'obtiennent des diplômes universitaires. La situation est identique en Pologne. En Roumanie au contraire, et c'est un des rares pays où existe une telle situation, les archivistes exercent normalement leurs fonctions dans une spécialité donnée: de même que les archivistes de formation scientifique se forment par la pratique à la chose administrative, de même les archivistes venant des administrations acquièrent par l'expérience une formation scientifique; encore souhaiterions-nous avoir quelques précisions supplémentaires sur ce système et son fonctionnement.
Au Canada, il existe également, aux Archives publiques du Common-Wealth, deux groupes de personnel, l'un dit de recherche historique, affecté àla section historique, l'autre dit de service administratif, qui s'occupe des archives récentes avant sélection (préarchivage). Actuellement, les cadres supérieurs qui dirigent la gestion des documents récents ont, il est vrai, reçu une formation scientifique, mais cette situation n'est pas prévue pour durer et il est vraisemblable qu'il y aura à l'avenir peu de passages d'une catégorie àune autre.
La situation de la Grande-Bretagne est un peu à part. Il y a, en effet, au Public Record Office, deux catégories de personnel, l'une de niveau professional (assistant keepers), l'autre de niveau sub-professional (executive officers), qui ont toutes deux des responsabilités à la fois archivistiques et administratives. Les premiers sont recrutés au niveau universitaire par un jury de sélection; ils reçoivent leur formation technique au cours de leurs deux premières années de service par un passage dans les diverses sections; ils s'occupent notamment des fonds anciens et modernes, de la salle du public, de la sélection des documents de valeur permanente, et c'est parmi eux que sont recrutés les administrateurs du Public Record Office (le Keeper of the Records et ses deux adjoints, le Deputy Keeper of thé Records et le Records Administration Officer). Les executive officers sont au contraire recrutés par un examen ouvert de caractère général ou bien par promotion parmi les employés du dépôt (clerical grades); mais, de plus en plus, leur recrutement s'opère au niveau universitaire et certains, de valeur exceptionnelle, ont été promus dans le cadre scientifique. A la suite d'un rapport de 1968, une réforme générale est à l'étude en vue de refondre dans une carrière unique les trois corps administrative, executive et clerical, tant au Public Record Office que dans les musées et les galeries nationales.
La situation française n'est pas sans rappeler la situation anglaise. En effet, à côté du cadre scientifique des archives, existe un personnel technique réparti en plusieurs grades, recrutés les uns et les autres par voie de concours à niveaux différents. La catégorie supérieure (documentalistes-archivistes) est le plus souvent aujourd'hui de niveau universitaire et s'occupe généralement des documents contemporains, sans que pourtant ait été véritablement organisée sa formation proprement archivistique; ce personnel ne peut accéder au grade scientifique, réservé aux anciens élèves de l'Ecole des chartes. Il est incontestable qu'il y a là un problème qui devra être réglé dans les années qui viennent, plusieurs solutions pouvant être envisagées.
En Allemagne, les cadres scientifiques (höher Dienst) et technique (gehobene Dienst) sont également distincts, mais ils reçoivent, l'un et l'autre, leur formation propre à l'Ecole d'archives de Marburg (à Munich pour le personnel scientifique de Bavière). Les changements de catégories sont exceptionnels mais possibles aux Archives fédérales, après formation théorique et pratique suivie d'un examen.
Aux Pays-Bas, on distingue des archivistes du cadre supérieur qui entrent aux archives après des études universitaires et après examen et des archivistes du cadre moyen qui y accèdent après leurs études secondaires, suivies d'un examen préparé principalement à l'Ecole des archives d'Etat Ces derniers peuvent passer dans la catégorie supé rieure à condition de mener des études universitaires et de passer l'examen requis. Il y a de nombreux exemples d'archivistes scientifiques qui ont suivi cette seconde filière, à commencer par l'actuel directeur général M. Ribberink et son prédécesseur M. Van der Gouw.
Si nous avons considéré ici si longuement cette question du personnel des archives, c'est que l'évolution des tâches des archives ne peut manquer d'avoir des répercussions extrêmement fortes sur la formation de ceux qui sont chargés du traitement des documents.
Le fait que les services d'archives se préoccupent de plus en plus des archives contemporaines (y compris les archives économiques et les documents techniques) rendra nécessaire, à brève échéance, une spécialisation nouvelle dans le personnel. Sans doute sera-t-il indispensable de conserver une formation générale de base-tronc commun formé de connaissances historiques et techniques-après quoi serait donné un enseignement de spécialités. Les deux branches à envisager seraient alors: l'histoire médiévale et moderne d'une part, avec les sciences auxiliaires traditionnelles, d'autre part l'histoire et les institutions contemporaines, avec une initiation à la statistique et à l'informatique.
Car pouvons-nous continuer à exiger pour tous les archivistes, en Europe occidentale et centrale au moins, une connaissance très approfondie du latin et une compétence particulière en paléographie, en diplomatique, en philologie, alors que la plus grande partie de la carrière de la majorité des archivistes se passera à traiter des documents du dernier demi-siècle, voire de la dernière décennie et que les techniques mêmes de l'histoire contemporaine doivent être parfaitement maîtrisées par ces archivistes ? Cela supposerait l'existence, dans les plus grands dépôts, de deux corps de formation scientifique distincte, avec le problème connexe du passage éventuel de l'un à l'autre et surtout celui des perspectives de carrière, compte tenu des nombreux dépôts secondaires où la présence d'un archiviste polyvalent est nécessaire.
Quoi qu'il en soit, il nous paraît que la question ne saurait être plus longtemps esquivée dans les divers pays: il serait bon que des échanges de vues et d'expériences à ce sujet interviennent au cours de la présente conférence.
L'ARCHIVISTE ET LA RECHERCHE HISTORIQUE
Certains ont souligné dans leurs réponses que toute l'activité de l'archiviste est fondamentalement de caractère scientifique et que toute publication d'un service d'archives (guide, inventaire, répertoire, édition de textes) est une contribution à l'histoire, au même titre qu'un travail de synthèse ou qu'une monographie. Ils estiment donc qu'on ne saurait, dans l'activité de l'archiviste, opposer une part qui serait à proprement parler archivistique et une autre qu'on qualifierait de recherche historique. C'est le sens des réponses de l'Italie et de la Suède.
D'autres ont fait observer qu'il serait plus juste de distinguer dans l'activité de l'archiviste deux éléments: l'un formé des opérations proprement archivistiques, l'autre constitué par les recherches faites pour le public, les administrations, les expositions, etc. Nous avouons ne pouvoir partager ce dernier point de vue.
En fait, c'est un peu jouer sur les mots que considérer l'ensemble du travail archivistique comme étant par nature « recherche historique ». Car chacun sait très bien qu'il est normal de distinguer l'uvre accomplie professionnellement par l'archiviste (préparation des versements, sélection des documents à conserver, classement, inventaires, etc.) et les travaux proprement historiques qui sont menés, à partir des fonds d'archives, sur l'histoire politique, institutionnelle, économique, sociale, religieuse, etc., ou encore sur les sciences auxiliaires. Sans qu'il soit besoin ici d'établir une primauté hiérarchique entre une activité estimée noble et une autre subalterne, il importe de savoir si l'archiviste a le droit ou la possibilité de consacrer, ou non, une part de son horaire à de telles recherches (qualifiées par certains de « personnelles ») ou bien encore si son horaire est aménagé de telle sorte qu'il dispose d'assez de loisirs (parties de la journée, certains jours de la semaine, etc.) pour procéder à des recherches qui imposent notamment de travailler dans des bibliothèques.
Pour notre part, nous considérons que l'archiviste a non seulement le droit, mais le devoir, de faire uvre d'historien. Nous pensons, en effet, qu'il ne peut remplir ses tâches professionnelles de façon satisfaisante que s'il utilise lui-même les documents en historien. Car c'est seulement ainsi qu'il peut se tenir au courant de la problématique historique, suivre son évolution et les progrès de l'histoire, comprendre enfin les besoins et les problèmes des utilisateurs des archives. Dans les archives régionales et locales, il se familiarise ainsi avec les divers aspects de l'histoire de la région. Il ne peut conseiller les étudiants et les chercheurs s'il n'unit pas lui-même, à son expérience d'archiviste, ses connaissances d'historien. Mieux même, est-il excessif d'insinuer qu'il aura, auprès des services publics comme auprès des universitaires, d'autant plus de poids et de prestige qu'il n'aura pas cessé de pratiquer l'histoire après ses années de formation ? Il sera surtout estimé s'il est l'auteur de publications qui font autorité, s'il a sa place dans le mouvement historique national ou régional, s'il se fait découvreur de documents et animateur de sociétés savantes ou d'autres centres de recherches. Certains le déploreront peut-être, mais nous croyons qu'on ne saurait trop insister sur cet aspect des choses qui nous semble, pour la mission que l'archiviste doit assumer, aussi fondamental que ses autres fonctions officielles.
Ce fait est d'ailleurs reconnu par les directions centrales d'archives de bien des pays qui encouragent vivement leurs archivistes à mener de tels travaux (Allemagne, Autriche, Belgique, Grande-Bretagne, etc.). En outre, elles déplorent souvent que l'alourdissement des autres tâches et le manque parfois grave de personnel provoquent un ralentissement des activités de recherche des archivistes. La situation est surtout difficile pour nombre de directeurs de petites archives départementales ou provinciales qui se trouvent être bien souvent les seuls archivistes professionnels des dépôts qu'ils dirigent et qui sont, de plus en plus, absorbés par leurs autres fonctions. Il en est souvent de même des directeurs des grands dépôts régionaux et, à plus forte raison, nationaux, qui sont amenés à consacrer àleur gestion administrative une part croissante (et parfois la totalité) de leur activité. En fait, ce sont surtout les archivistes des archives centrales ou nationales et ceux des archives provinciales qui n'ont pas de responsabilités de direction, qui peuvent consacrer à la recherche une part appréciable de leur temps.
Psychologiquement, cette situation est durement ressentie par le personnel scientifique des archives: celui-ci le plus souvent, n'a pas choisi cette carrière (généralement moins bien rétribuée que l'enseignement et que bien des fonctions administratives) pour mettre de l'ordre dans les dossiers périmés des administrations modernes ou pour gérer matériellement un dépôt, mais bien pour réaliser une vocation d'historien. Or, le traitement archivistique des documents. est généralement insuffisant pour satisfaire entièrement la passion de recherche qui tient si souvent les jeunes archivistes; parmi les conséquences, on peut noter, chez les uns une résignation progressive qui éteint leur soif de recherches et chez d'autres un désir de sortir à tout prix de cette situation en passant à des fonctions universitaires où ils pourront plus aisément consacrer une partie de leur temps aux recherches historiques et trouver leur épanouissement. Nous examinerons ce problème plus loin.
Socialement, la situation actuelle- peut apparaître comme anormale: les archivistes ont, en effet, été formés comme des historiens complets, c'est-à-dire qu'ils ont reçu la même formation que les historiens des universités et des centres de recherche et qu'il s'y est ajouté encore plusieurs années de préparation directe à la profession d'archiviste et souvent un concours difficile. Or, le poids de leurs diverses tâches les empêche d'exploiter comme il conviendrait le capital de connaissances ainsi accumulées, ce qui représente une perte pour le progrès des sciences historiques. Ce problème ne peut pas ne pas être évoqué ici.
Les directions d'archives s'efforcent de faire tout le possible pour que leur personnel scientifique puisse mener des recherches d'une façon compatible avec l'exécution des autres tâches. Il est évident que le temps disponible varie considérablement, dans un même pays, d'un dépôt à l'autre et dans un même dépôt, selon les fonctions exercées: on ne peut donc faire état d'un temps moyen que l'archiviste peut accorder à ses recherches.
C'est à titre purement indicatif que nous donnerons le tableau suivant pour quelques pays, en distinguant:
1. les tâches proprement archivistiques: triage, classement, inventaire, etc.
2. les tâches para-archivistiques: relations avec le public, commissions, directions de revues, assistance au directeur du service pour la gestion du dépôt, etc.
3. les travaux de recherche scientifique.
| 1 | 2 | 3 | |
| Allemagne (République fédérale) | 60-65 % | 15 % | 20-35 % |
| Autriche | 75 % | 15 % | 10 % |
| Belgique | 65 % | 35 % | |
| Cameroun | 50 % | 25 % | 25 % |
| Canada (Archives publiques) | 75 % | 20 % | 5 % |
| Côte d'Ivoire | 40 % | 40 % | 20 % |
| Hongrie | 33 % | 33 % | 33 % |
| Pays-Bas | 50 % | 15 % | 35 % |
| Pologne | 40 % | 45 % | 15 % |
| Suisse (Archives des cantons) | 60-80 % | 20 % | 0-20 % |
| Tchécoslovaquie : Bohême | 60-80 % | 20-40 % | |
| Slovaquie | 65 % | 10 % | 25 % |
En France, l'horaire des archivistes aux Archives nationales et dans quelques autres dépôts est de 30 heures par semaine, ce qui permet de consacrer aux travaux personnels 28 % de la semaine officielle de 42 heures. Mais la situation est assez différente en province où les directeurs des services d'archives peuvent difficilement consacrer du temps à leurs travaux (0 à 20 %) tandis que leurs adjoints peuvent plus aisément faire une part à cette activité.
En Belgique, l'horaire de l'ensemble des archivistes est limité à 33 heures par semaine, pour les mêmes raisons qu'en France aux Archives nationales: comme ils peuvent en outre prendre jusqu'à 12 heures par semaines sur leur horaire officiel pour les travaux de recherche, c'est finalement environ 50 % du temps qui peut être consacré à la recherche.
En Italie, l'horaire des archivistes leur permet également d'effectuer, s'ils le désirent, des travaux de recherche. En Finlande, 1 heure par jour est laissée au travail personnel (soit environ 13 % ). En Bade-Wurtemberg, il s'agit d'un après-midi par semaine (10 %). En Slovaquie, il est prévu 15 % de temps libre pour la recherche et 10 % pour étudier la littérature technique et historique.
Dans certains pays, il est possible d'inscrire dans le plan de travail des dépôts les recherches scientifiques des archivistes, ce qui permet de consacrer une partie de leur temps de travail (et quelquefois la totalité) à des travaux dont l'intérêt a été ainsi reconnu. C'est notamment le cas de la Yougoslavie et de la Pologne. Dans ce dernier pays, si le thème des études est en étroites relations avec l'archivistique et présente un intérêt évident pour les archives, il peut être intégré au plan de travail de l'établissement; si son intérêt est moindre pour celui-ci, on peut néanmoins accorder la permission d'y travailler jusqu'à deux mois par an. En outre, pour certains travaux (et, en particulier, pour la préparation d'une thèse de doctorat), les archivistes peuvent obtenir, en vertu d'un décret du 25 juillet 1967, un congé rétribué de 28 jours dans l'année.
Quelle que soit la position officielle des directions d'archives à l'égard des travaux scientifiques de leur personnel, il est admis à peu près partout que les archivistes peuvent participer à des congrès ou à des colloques scientifiques sur leur temps de travail, à condition d'y être autorisés par l'autorité supérieure. Il est même fréquent, en ce cas, que les directions accordent à ces archivistes, qui les représentent officiellement, frais de voyage et de séjour tant à l'intérieur du pays qu'à l'étranger.
Il est au contraire considéré comme exceptionnel que des congés rétribués ou des missions soient accordés à des archivistes pour poursuivre des travaux personnels: il faut, en ce cas, que ces recherches présentent un intérêt essentiel pour le dépôt. Il est admis toutefois à peu près partout que des archivistes demandent des congés sans traitement, pendant un ou plusieurs mois; il arrive, en ce cas, que le traitement ou les frais de mission soient payés par des fondations ou par des centres de recherche scientifique.
Ce qui paraît, en tous cas, essentiel, c'est que les travaux de recherche scientifique de l'archiviste soient regardés comme une activité normale, découlant à la fois de la mission qu'il a à remplir et de sa formation d'historien. Il est donc juste qu'il en soit tenu compte pour son avancement de carrière et cela se constate, en droit ou en fait, à peu près dans tous les pays.
LES ARCHIVISTES ET L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR
Dans tous les pays qui attachent du prix à ce que les archivistes, fidèles à leur mission et à leur vocation, mènent des travaux scientifiques de haute qualité et se fassent un nom dans le domaine de leur spécialité, il est considéré comme normal qu'ils puissent donner des cours ou des conférences dans des universités ou dans d'autres établissements d'enseignement supérieur. Il est évident que, de cette façon, les archivistes les plus qualifiés sont mieux incorporés au mouvement historique général et peuvent faire bénéficier les étudiants de leur compétence et de leur connaissance directe des sources archivistiques.
Parmi les pays qui ont répondu au questionnaire, il en est peu où il ne se rencontre point d'archivistes chargés d'enseignement, il en est peu où ce fait soit réputé inconciliable avec les règlements en vigueur: c'est le cas en Australie, au Cameroun, au Dahomey, en Grèce, en Malaisie et dans la République démocratique allemande.
Au contraire, 10 % du corps dans la République fédérale d'Allemagne, 10 archivistes en Autriche, 5 archivistes sur 66 en Belgique, une trentaine en France, 31 en Italie (liberi docenti, professori incaricati, professori onorari), 2 archivistes d'Etat et 3 archivistes municipaux au Pays-Bas, 4 en Roumanie, 3 en Suède, 4 en Suisse, de 10 à 15 en Bohême et 3 en Slovaquie, un nombre non précisé en Yougoslavie enseignent, dans des universités ou dans des instituts d'enseignement supérieur, les matières les plus diverses: histoire générale du moyen âge, de l'époque moderne ou de l'époque contemporaine, histoire régionale, histoire des institutions, histoire économique, méthodologie historique, latin médiéval, paléographie et diplomatique, etc.
Le fait est moins fréquent ailleurs: 2 en Finlande, 1 au Public Record Office de Londres, de 1 à 3 selon les années en Hongrie, 1 en Norvège, etc.
Il convient d'y joindre-mais le fait peut être tenu pour normal- les archivistes qui sont chargés de cours ou de conférences d'archivistique soit àl'université, soit dans les instituts d'archivistique fonctionnant dans le cadre d'une université, soit dans une école d'archives: Allemagne fédérale (Ecoles d'archives de Marburg et de Munich), France (stage national et international des archives), Grande-Bretagne (3 membres du Public Record Office sont lecteurs à la school of Librarianship and Archives de l'University College de Londres), Hongrie, Israël (7 à l'Hebrew University), Italie (écoles régionales d'archivistique, de paléographie et de diplomatique), Pologne (5).
Il est vrai que la plupart des législations ou des statuts des universités empêchent le cumul d'une chaire de professeur titulaire avec d'autres fonctions. Aussi est-ce toujours à titre de lecteurs, chargés de cours, chargés de conférences, privat Dozent, etc., que les archivistes peuvent professer dans des établissements d'enseignement supérieur. Aux Pays-Bas pourtant, on peut noter que l'archiviste d'Etat le Dr Meilink, est professeur titulaire de la chaire d'histoire d'Indonésie à l'université de Leyde.
La tentation est donc forte pour les archivistes qui ont déjà un cours àl'université de s'y faire transférer définitivement en renonçant à la carrière des archives. Un salaire souvent nettement supérieur, un prestige plus grand attaché à la fonction, la possibilité de former des disciples, surtout des facilités beaucoup plus grandes pour mener des travaux de recherche scientifique et pour les publier provoquent en certains pays une hémorragie plus ou moins grave du corps des archivistes, dont les meilleurs éléments ont tendance à gagner l'enseignement supérieur. Le fait est signalé en Allemagne, en Israël, en Belgique, en Italie; dans ces deux derniers pays, on peut même souligner que certains des meilleurs historiens universitaires sont issus de la carrière des archives. En France, 20 archivistes en 20 ans ont quitté l'administration des archives pour l'enseignement supérieur (8 aux facultés des Lettres et 2 aux facultés de Droit, 5 à l'école des Hautes Etudes et 5 àl'Ecole des chartes); 5 d'entre eux sont aujourd'hui doyens ou présidents de leur établissement.
Sans doute cette fuite n'est-elle pas sans faire l'objet de critiques, mais il n'y a nullement lieu de s'en étonner, ni a fortiori de s'en inquiéter. Cela marque, en effet, de façon éclatante les liens étroits qui unissent les archives, l'enseignement supérieur et la recherche historique: ce départ n'est pour certains que l'accomplissement logique de la mission qu'ils avaient commencé à remplir dans une carrière archivistique vouée, par définition même, au service de l'histoire.
LES TACHES D'UN DIRECTEUR DE SERVICES D'ARCHIVES
Jusqu'ici nous avons surtout considéré les archives comme un établissement, mais il importe de ne pas confondre le dépôt avec le service des archives. Le directeur ne voit pas ses pouvoirs restreints à l'admi nistration du dépôt qu'il dirige, comme, par exemple, le conservateur d'un musée ou d'une bibliothèque ou le doyen d'une faculté universitaire. En raison des fonctions dont il est chargé, il se trouve intégré dans la structure administrative.
Dans la plupart des Etats (exception faite de ceux de type fédéral), il existe un directeur général des archives, dont relève tout le réseau des archives centrales et régionales et qui est en droit de contrôler ou d'inspecter (ainsi que ses collaborateurs) les archives des administrations des divers ordres et, souvent, les archives des communes. Lors même que le directeur n'a pas autorité sur le réseau des archives locales (comme en Angleterre, par exemple), il n'en a pas moins la responsabilité de la conservation des archives issues de l'ensemble des services gouvernementaux; à Londres, un des collaborateurs du Keeper est chargé d'assurer une coordination entre les autorités locales investies de la garde de public records.
De même, les directeurs des services régionaux ou départementaux d'archives ont le contrôle des archives des diverses administrations publiques de leur ressort et, en général, un droit d'inspection sur les archives communales (Autriche, Belgique, Cameroun, Côte d'Ivoire Dahomey, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Suède, cantons suisses, Tchécoslovaquie). Rares sont les pays où une telle inspection n'est pas confiée aux directeurs des services d'archives (Allemagne, Australie, Canada, Grande-Bretagne, certaines républiques de Yougoslavie).
En Italie, il y a séparation entre deux services d'archives parallèles: les 94 directeurs des archives d'Etat qui ont la direction de ces dépôts et le contrôle des archives des services d'Etat et les 18 surintendants régionaux qui sont chargés de la vigilanza sur les archives des autres administrations et sur celles des particuliers. En Belgique et aux Pays-Bas, il existe également une inspection (centrale ou provinciale) des archives communales.
Tous les directeurs exercent de grandes responsabilités dans la gestion de leur service: ils en préparent le budget et assurent, en général, les ordonnancements et la gestion financière, sous le contrôle des départements desquels ils relèvent et sous celui des services financiers. Dans quelques pays cependant, les directeurs des archives d'Etat ne disposent que d'un budget limité, l'essentiel de la gestion financière étant assuré par la direction centrale des archives; c'est le cas de la Belgique et de l'Italie.
Ils procèdent aussi (sous réserve des avis des commissions compétentes) aux nominations et à l'avancement des fonctionnaires- de leurs services ou tout au moins adressent leurs propositions à l'administration supérieure (sauf cependant Grande-Bretagne, où le recrutement relève de la commission de la Fonction publique, et au Dahomey).
Mais, dans la plupart des pays, les directeurs des archives ne limitent pas leur activité à la gestion de leur dépôt, à leurs inspections et aux services qui, souvent, leur sont rattachés (bibliothèque administrative, centre de documentation, etc.). Ils participent aussi, soit à titre personnel, soit àraison de leurs fonctions, aux travaux de commissions fort diverses qui étendent souvent très loin le rayonnement culturel des archives et de leur représentant. Cela est vrai surtout des directeurs généraux des archives, mais aussi, bien souvent, des directeurs régionaux.
C'est sans doute en France que le phénomène est le plus net et dépasse très nettement lés limites de l'activité considérée comme normale par les archives des autres pays. C'est ainsi que les directeurs départementaux des archives participent aux commissions d'urbanisme, de protection des sites, du tourisme (certains présidant même de tels organismes); ils coordonnent parfois les travaux de l'Inventaire général des monuments et richesses d'art et ceux des différents services dépendant du ministère des affaires culturelles, siègent à des commissions de gestion de bibliothèques et de musées, ne se désintéressent pas des fouilles archéologiques et sont souvent chargés, en sus de leurs fonctions, de la conservation des antiquités et objets d'art de leur département et parfois de bien d'autres choses encore.
La conséquence est que ces tâches culturelles absorbent, dans tous les pays, un temps de plus en plus considérable des directeurs. Bien que leurs horaires soient souvent plus lourds que celui de leur personnel, ils 'en viennent à ne consacrer aux activités proprement archivistiques qu'un temps limité et parfois doivent même y renoncer. Selon les pays, la gestion du dépôt et les obligations de caractère administratif prennent de 40 à 90 % du temps de travail et les tâches culturelles diverses jusqu'à 20 %.
Dans les dépôts d'archives d'importance secondaire où le directeur n'es, pas aidé de collaborateurs archivistes, les tâches professionnelles en souffrent nettement, car il peut au mieux y consacrer (en France par exemple) un quart de son temps. Dans les dépôts plus importants, une part de ce temps est d'ailleurs surtout consacrée à diriger le travail des divers collaborateurs et à les conseiller dans leurs activités propres. Une autre conséquence est que les travaux scientifiques des directeurs subissent un ralentissement considérable du jour de leur nomination et que, si dans quelques pays (Allemagne, Autriche, Belgique) ils peuvent encore y consacrer environ 20 % de leur temps, ailleurs ils doivent le plus souvent y renoncer.
Nous retrouvons ici l'un des problèmes les plus graves que rencontrent les archives dans les divers pays: l'insuffisance manifeste du nombre de leur personnel qui est loin d'avoir suivi l'extension des tâches qui pèsent sur elles. C'est probablement à l'heure actuelle le problème majeur, celui qui conditionne la manière dont les archives pourront faire face, dans les années prochaines, aux obligations qui découlent de leur mission multiforme.
Nous avons ainsi passé en revue les diverses tâches qui relèvent de la mission des archives. Bien d'autres auraient pu encore être abordées, que nous avons volontairement laissées de côté, comme la collaboration avec les sociétés savantes et la publication de revues historiques. On aura noté, pour la plupart des pays, un développement fort sensible de cette mission, un alourdissement des tâches des archivistes. Les nouvelles responsabilités assumées à l'égard des papiers contemporains y contribuent encore. Chemin faisant, nous nous sommes permis de souligner certaines conséquences qui nous paraissaient graves et de prendre des positions ou dégager des conclusions qui nous sont personnelles et dont nous nous excusons: nous les considérons comme faisant partie de notre devoir de rapporteur.
Il importe surtout, en terrninant, d'insister sur le parallélisme de plus en plus évident du développement des archives dans tous les pays du monde. La profession d'archiviste est loin de ressembler aujourd'hui à ce qu'elle était naguère et sir Hilary Jenkinson avait sans doute raison d'intituler, il y a une vingtaine d'années, sa conférence inaugurale de l'enseignement de l'archivistique à Londres: « A new profession », bien que cela ait alors fait sourire. C'est bien aujourd'hui dans tous les pays une « nouvelle profession », même si le métier repose sur des données traditionnelles; elle est d'ailleurs appelée à évoluer encore rapidement dans les années qui viennent. Mais ce qui est indispensable, c'est que l'archiviste, sous quelle que forme qu'il exerce sa profession, ne devra jamais oublier qu'il est un historien au service de l'histoire.