Table des matières - Précédente - Suivante


II - Principes de base

Les papiers privés considerés comme archives : quelques définitions et leurs conséquences pratiques
Le respect des fonds en archivistique . Principes théoriques et problèmes pratiques
Sur la question des principes de classement
Max Lehmann et la génese du principe de provenance
Les techniques nouvelles dans les archives

Les papiers privés considerés comme archives : quelques définitions et leurs conséquences pratiques

par
Lester J. CAPPON

Les papiers privés sont considérés prioritairement, sinon exclusivement, comme matériaux pour la recherche, quelles que soient leur origine ou leur provenance. Cet auguste terme de provenance, 'marque de fabrique' des archives, confère à celles-ci un statut supérieur dans l'esprit de certains historiens et même d'archivistes. Il est admis - au moins parmi les archivistes - que les 'archives' sont quelque chose de plus que de simples matières premières pour l'usage des chercheurs ; en fait, une telle définition restrictive de leur fonction serait sérieusement critiquée. Or, quel que soit le point de vue auquel on se place, toute tentative pour distinguer une catégorie de documents d'une autre soulève la question suivante : quelle est la relation entre les papiers privés et les archives proprement dites ? Les premiers ne sont-ils que les parents pauvres des secondes ?

En cherchant à définir les termes dans le domaine archivistique, où beaucoup de gens se trouvent en terrain commun sans en avoir conscience, nous procéderons en allant du général au spécifique. Il peut paraître étrange que les archivistes américains n'aient pas réussi à se mettre d'accord sur des définitions précises de certains termes qu'ils utilisent fréquemment, alors que leur domaine est celui de la communication. Le fait que la profession archivistique est relativement jeune aux Etats-Unis, et que la terminologie des autres pays n'y a été adoptée que de façon approximative et peu rigoureuse, fournit sans doute une explication partielle. En outre, la distinction couramment établie par les historiens entre les archives publiques, définis comme 'officielles' (ce qu'elles sont), et les autres documents, définis comme 'non-officiels' ou 'privés' (ce qu'ils ne sont pas nécessairement) a élevé des barrières artificielles entre les archivistes 'officiels' et les conservateurs de papiers 'privés'. Enfin, une autre explication est que les meilleures définitions sont susceptibles d'exceptions. Après tout, les documents sont produits par l'activité des hommes et on ne peut pas les définir aussi catégoriquement que lorsqu'il s'agit d'appeler un chat un chat.

Le terme 'document' est ainsi défini, de la façon la plus courante, par la Fédération internationale de documentation (FID) : "On entend par documentation la création, la transmission, la collecte, le classement et l'utilisation des documents. Le document peut être sommairement défini comme l'information enregistrée sous quelque forme que ce soit". Selon cette définition, la documentation a un caractère d'universalité, embrassant toutes les informations enregistrées d'une façon quelconque et tous les modes d'utilisation de ces informations. Même s'il peut sembler que cette définition théorique soit trop large et appelle une limitation pour son application pratique, elle n'en traduit pas moins un enchaînement logique d'activités qui est familier à l'archiviste, aboutissant à l'utilisation du document. En outre, appliquée aux archives historiques, cette définition large rejoint la conception de l'histoire globale familière aux historiens modernes.

Abordant maintenant les archives, comme représentant un vaste secteur de la documentation, nous citerons la définition de Hilary Jenkinson, à la fois parce qu'elle est concise et parce qu'elle aide à distinguer les archives publiques des papiers privés : "Les archives sont les documents créés ou utilisés pour la conduite des affaires de toute nature, faisant partie intrinsèque du processus de conduite de ces affaires, et conservés par les personnes responsables de ces affaires ou par leurs successeurs, aux fins de référence". Ce qui est fondamental dans cette définition des archives est l'unité organique des documents, reflétant la vie de l'organisme qui les a créés. La chaîne des responsabilités depuis la création des documents jusqu'à leur conservation est, ou devrait être, ininterrompue de façon à conserver intacte leur signification grâce à ce qu'on appelle en français le respect des fonds. Dans ces conditions, par conséquent, l'archiviste et ses archives font intégralement partie d'un organisme vivant. Si l'organisme d'origine des archives disparaît sans avoir de successeur, le travail de l'archiviste s'arrête là, et que deviennent les archives ? Si elles échappent à la destruction, sont-elles réduites au statut de simples épaves, même si elles ont trouvé un lieu d'asile ?

Pour éclaircir sa définition, Jenkinson précise que "les archives ne sont pas des documents réunis artificiellement, comme des objets dans un musée, pour la raison qu'ils sont ou peuvent être utiles aux chercheurs, mais des documents résultant du processus naturel du travail des bureaux, nés des besoins propres de l'administration". Cependant ces documents présentent un intérêt pour les chercheurs, que ceux-ci appartiennent ou non à l'organisme qui les a produits : en fait, avec l'écoulement du temps, leur valeur de recherche augmentera vraisemblablement en proportion inverse de leur valeur pratique pour l'administration. L'archiviste intéressé par l'histoire reconnaîtra leur valeur permanente pour la recherche et mettra l'accent sur le double aspect de son travail, qui soit servir à une grande variété de chercheurs aussi bien qu'à l'administration. Ce genre d'attitude est généralement répandu en ce qui concerne les archives publiques dans les démocraties, mais en revanche l'attitude concernant l'accès aux documents semi-publics ou privés varie dans de larges proportions.

Si nous appliquons cette définition des archives au domaine imprécis des papiers d'origine privée, il pourrait sembler à première vue que ceux-ci ne sont pas des archives à proprement parler et que ceux qui en ont la garde n'ont pas droit au titre d'archiviste. Il s'agit en effet souvent de documents collectés artificiellement, bien que pas nécessairement "comme des objets dans un musée". Plusieurs d'entre eux sont des collections formées par des collectionneurs privés, donc doublement artificielles. Ce sont même parfois des documents sortis de leurs dossiers d'origine ; mais ce sont aussi souvent des fonds organiques de documents produits par des personnes, des familles, des organismes ou institutions privées, conservés dans leur ordre originel selon les principes applicables aux archives publiques. S'ils son-t transférés dans une bibliothèque (par don, legs, achat, etc.), le premier devoir de celui qui en aura la garde sera de les conserver tels quels ; les modifications qu'il pourra être amené à y apporter, après mûr examen, ne devront pas violer ce principe archivistique essentiel.

Allant plus loin dans sa définition, Jenkinson précise que "tout document d'archives est étroitement lié aux autres documents à l'intérieur et à l'extérieur du fonds dans lequel il est conservé", et que "sa signification dépend de ces relations". Un des devoirs de l'archiviste est donc de se familiariser avec le contenu des fonds, de façon à pouvoir mettre en lumière leurs relations réciproques dans les inventaires, guides et autres instruments de recherche qu'il rédige. Le conservateur de papiers privés, au contraire, a affaire à des fonds ou collections acquis à différentes époques, et dont la plupart n'ont aucun lien entre eux, bien que certains puissent être rapprochés grâce aux liens de parenté entre familles, aux relations d'affaires, aux activités sociales. Ainsi, les papiers de M. White consistent surtout en lettres reçues par lui, mais quand, plus tard, on acquiert les papiers de M. Black, on constate que ceux-ci comprennent de nombreuses lettres de White. Or, un certain M. Green, associé de M. White, a aussi correspondu avec Black : ainsi, les papiers de Black et de White sont liés àceux de Green. Les descendants de M. Green seront donc contactés par le conservateur, dans l'espoir que ses papiers éclaireront certains aspects des faits relatés dans les papiers de White et Black qu'il possède déjà. Chacun de ces fonds a son unité organique et est traité comme tel, mais leur interrelation réciproque est aussi importante, du point de vue historique, que celle des fonds d'archives publiques dans un dépôt d'archives proprement dit. Le conservateur de papiers privés a donc le même devoir que l'archiviste public d'établir des 'références croisées' dans l'intérêt des chercheurs.

Il faut aussi considérer la notion de "conservation ininterrompue" qui, selon Jenkinson, constitue "la principale différence entre un document d'archives et un autre document". Cette notion revêt une grande importance du point de vue juridique quand il s'agit d'établir la validité légale d'un document, en prouvant que ce document a toujours été conservé dans les archives de l'organisme qui l'a créé ou de ses successeurs. Dans la plupart des cas, la conservation des papiers privés est 'rompue' lorsqu'ils sont transférés dans des dépôts spécialisés ; elle a d'ailleurs souvent été rompue déjà plusieurs fois auparavant. Cependant, quand il s'agit de fonds organiques, ce transfert ne leur a pas forcément fait perdre leur caractère d'unité, et leur valeur historique n'en est pas nécessairement diminuée. En fait, la rupture de la 'conservation ininterrompue' n'a guère d'importance pour le conservateur ou pour le chercheur, sauf s'il s'agit de rechercher le lieu où est conservée telle ou telle partie d'un fonds dispersé, en vue de la reconstitution de ce fonds en son entier.

A la lumière de ce qui précède, et du point de vue du conservateur, nous pouvons définir les papiers privés comme des documents d'intérêt historique, écrits à la main ou à la machine ou tout procédé autre que l'impression, et produits en unique ou multiples exemplaires. Ces papiers privés peuvent être rangés en trois catégories : (1) des groupes ou fonds de documents présentant une unité organique : ainsi les archives personnelles ou institutionnelles ; (2) des collections artificielles de documents acquis de divers côtés par un collectionneur privé, généralement selon un programme d'acquisition délibéré mais sans égard au 'respect des fonds' ; (3) des documents individuels acquis par une institution de recherche en raison de leur intérêt historique et formant ce qu'on appelle parfois, faute de mieux, des 'collections hétérogènes'. Dans le premier cas, il semble convenable et utile de parler des 'papiers de John White' (donc, d'archives personnelles ou familiales) ; s'il s'agit de documents provenant d'un organisme, on pourra parler des 'archives de la Black Coal Company'. Dans le second cas, on parlera de la 'collection Brown', résultat de la passion de George Brown de collectionner les autographes présidentiels. Quant à la troisième catégorie, on peut utiliser le mot 'documents' puisqu'aucun lien n'unit les documents entre eux. On ne peut, il est vrai, nier que tous ces termes sont quelque peu arbitraires 2, mais, bien que susceptibles d'une certaine latitude d'interprétation et d'usage, ils sont de plus en plus utilisés aux Etats-Unis par les conservateurs soucieux d'une terminologie uniforme.

Ces définitions, toutes compliquées qu'elles soient par l'usage de significations restrictives, montrent bien que la ligne de démarcation entre archives insti tutionnelles et papiers personnels n'est pas facile à tracer de façon logique. Cette difficulté n'existerait pas si les hommes d'État, les fonctionnaires ou les responsables des entreprises publiques ou privées prenaient le soin, en classant leurs dossiers, de bien séparer leurs papiers personnels des papiers provenant de leurs fonctions officielles ou professionnelles ; ou du moins, s'ils n'emportaient pas les seconds en même temps que les premiers quand ils quittent leurs fonctions. Malheureusement, le maintien d'une telle séparation au jour le jour implique une auto-discipline rarement existante, et ne peut guère être imposé par des mesures autoritaires. En général, la ventilation se fait plus tard, de façon hasardeuse, par des personnes qui ignorent tout du principe de provenance mais qui se croient autorisées à émettre un jugement historique sur le contenu des documents et sur leur classement. Ainsi, les papiers de l'impopulaire Thomas Hutchinson, gouverneur colonial du Massachusetts, ont été saisis après sa fuite de Boston en 1774 et sont devenus la propriété de l'Etat. En 1821, ils étaient confiés à la garde d'Alden Bradford, secrétaire de l'Etat et historien. Celui-ci entreprit de séparer les papiers 'officiels' des 'non-officiels' et, avec l'approbation du gouverneur d'alors, d'offrir les soi-disant 'papiers personnels' à la Société historique du Massachusetts ; vingt-quatre ans plus tard, son successeur, l'historien John G. Palfrey, demanda la restitution de ces documents à l'Etat mais un quart de siècle devait encore s'écouler avant que l'Etat les récupère. Ainsi il advient que beaucoup d'archives officielles sont transférées de leur bureau d'origine, non pas dans un dépôt d'archives publiques, mais dans des mains privées (celles de l'ex-fonctionnaire, puis de ses héritiers), pour aboutir finalement à un dépôt de papiers privés. Pourtant, ce sont toujours des archives publiques, et l'historien se doit de les reconnaître comme telles lorsqu'il évalue leur intérêt pour la recherche.

Ce détournement d'archives, par des fonctionnaires qui les confondent avec leurs papiers personnels, se produit le plus souvent au très haut niveau de l'administration, où les responsables agissent à leur propre initiative et sous leur propre responsabilité. Par habitude et par tradition, le Président des Etats-Unis a le droit de disposer de ses dossiers comme il l'entend lorsqu'il quitte ses fonctions : aussi les 'papiers présidentiels' qui se trouvent à la Bibliothèque du Congrès y sont-ils arrivés, non par versements administratifs, mais par don ou par achat aux descendants des présidents. Les archives de Franklin D. Roosevelt ont constitué la première rupture de cette tradition, mais la création à Hyde Park, dans l'Etat de New York, de la 'Bibliothèque Franklin D. Roosevelt' est née de la volonté personnelle du Président et non d'une décision gouvernementale. Conformément à la récente législation sur les 'Bibliothèques présidentielles', la Bibliothèque Harry S. Truman sera la seconde institution de cette sorte à être gérée par les Archives nationales.

Les papiers officiels qui deviennent des 'épaves archivistiques' en quittant leur lieu d'origine avec leur créateur constituent en général la 'crème' des dossiers : rien d'étonnant, donc, à ce qu'ils aient parfois formé le noyau de bibliothèques spécialisées et en aient assuré la renommée. Prenons-en pour exemples les papiers de Sir Henry Clinton à la Bibliothèque William L. Clements, et les papiers de Sir Guy Carleton conservés par l'institution 'Colonial Williamsburg'. Ces deux fonds consistent en correspondances officielles et documents apparentés de l'état-major britannique pendant la Guerre d'Indépendance américaine ; Clinton n'ayant pas écrémé tous ses dossiers, son successeur Carleton a hérité de beaucoup de papiers de Clinton. Un conservateur-historien a remarqué que "les dépôts d'archives sont des endroits où on trouve souvent des papiers sans intérêt, alors que les documents importants ont été empruntés ou enlevés", et que "les documents ainsi détournés se trouvent souvent dans des bibliothèques ou des sociétés historiques créées longtemps avant que les Etats-Unis se soient préoccupés d'organiser leurs dépôts d'archives". Tout en faisant la part de la plaisanterie dans cette citation, elle met l'accent sur une confusion fréquente entre archives officielles et papiers privés, que l'on peut comprendre quand on sait comment ces documents sont sortis de leurs lieux d'origine et pourquoi ils ont échoué ailleurs.

En raison de cette parenté qui existe entre certaines archives publiques et certains papiers privés, il sont souvent complémentaires les uns des autres. La distinction entre papiers 'officiels' et 'non-officiels' dans la même séquence d'événements est sans doute importante pour l'archiviste et le conservateur, car elle met en cause le principe de provenance, et la tendance des amateurs à mélanger les documents par 'sujet' ou par 'matière' doit être combattue ; mais leur complémentarité n'est pas moins importante pour l'historien. Celui-ci doit connaître la nature propre et les limites des deux catégories de documents ; son zèle pour rechercher les uns en relation avec les autres devrait avoir pour corollaire le zèle du conservateur pour enrichir ses fonds. Il arrive fréquemment que les archives publiques fournissent le cadre chronologique des événements, tandis que les papiers privés donnent l'explication et les motivations des personnages. Une enquête faite en 1945 sur les sources de l'histoire du premier Congrès des Etats-Unis (1789-1791) illustre éloquemment cette complémentarité. Les Journaux et Débats, manuscrits ou -imprimés, constituent le principal corpus d'archives officielles sur ce Congrès, mais leur contenu est décevant. Des comptes rendus plus complets de certains débats ont été enregistrés par des témoins non officiels et publiés dans les journaux, qui contiennent aussi des commentaires sur les membres de l'assemblée et sur leurs interventions. Des lettres de membres du Congrès, éclairant les vues de leurs auteurs aussi bien que celles de leurs collègues, se trouvent dans un grand nombre de bibliothèques et dans des mains privées. Le travail de réunir-des copies photographiques de tous ces documents pour les publier implique à la fois la perspective de l'archiviste et la méthodologie de l'historien. L'attitude des archivistes face au problème de l'isolement des archives officielles est illustrée par le transfert, en 1952, des archives du Congrès continental, du Congrès de la Confédération et de la Convention constitutionnelle fédérale, de la Bibliothèque du Congrès aux Archives nationales, qui sont leur lieu normal de conservation. Le document le plus précieux sur la Convention fédérale est le Journal de Madison ; mais comme c'est un document non-officiel, faisant partie des papiers privés de Madison, il a été laissé à la Division des Papiers privés de la Bibliothèque du Congrès.

Toute tentative de définition des archives et des papiers privés se doit de prendre en compte les documents imprimés. Le fait que la plupart des documents conservés dans les papiers privés soient des exemplaires uniques a donné lieu à l'idée fausse qu'ils sont plus intéressants et plus valables, historiquement et commercialement, que les imprimés. Cette idée est née en partie de la distinction, courante depuis l'invention de l'imprimerie, entre livres imprimés et livres manuscrits ; elle a été confortée, au cours des 50 ou 75 dernières années, par le développement des techniques de bibliothéconomie concernant le classement et le catalogue des imprimés. Au XVe siècle et antérieurement, les 'livres' étaient soit des manuscrits soit des incunables. Or, les archives peuvent comprendre des documents imprimés aussi bien que des documents manuscrits, produits comme eux par les administrations ou les organismes dont ils sont issus. Tout fonds d'archives ou de papiers privés peut ainsi contenir des documents imprimés, de même que les collections rassemblées artificiellement. L'idée que les documents manuscrits aient plus de valeur que les imprimés est parfois inculquée aux étudiants, inconsciemment, par les professeurs qui ont à coeur de leur inspirer de l'enthousiasme pour la chasse aux documents originaux, souvent difficiles à trouver dans les ouvrages de référence. Bien que ce soit là un souci très recommandable, les étudiants doivent apprendre que l'importance historique relative des documents manuscrits et imprimés varie selon le sujet, et que l'habitude de les recenser séparément dans les bibliographies jointes aux travaux historiques ne reflète pas toujours leur valeur relative.

La valeur intrinsèque des imprimés, associés aux documents manuscrits, a été reconnue de façon éclatante grâce au plaidoyer éloquent de Douglas C. McMurtrie, qui a publié des fac-similés d'imprimés rares et a compilé de nombreux catalogues de documents imprimés conservés dans des dépôts d'archives d'Amérique et d'Europe. Il est devenu le directeur de l'Inventaire américain des Imprimés, faisant partie de l'Inventaire national des Archives historiques lancé à la fin des années 1930, et son enthousiasme a donné vie et succès àcette entreprise de la présidence Roosevelt. L'expérience a confirmé àmaintes reprises l'affirmation de McMurtrie selon laquelle quelques-uns des plus rares pamphlets libelles et journaux imprimés se trouvent dans des fonds d'archives publics ou privés : de fait, lorsque l'organisme 'Colonial Williamsburg' a réalisé l'index de la Virginia Gazette de 1736 à 1780, certains numéros de ce journal, jusqu'alors inconnus, ont été retrouvés au Public Record Office de Londres dans le fonds du Colonial Office.

Un autre lien qui peut exister entre imprimés et documents manuscrits réside dans les notes manuscrites marginales ou autres, qu'on trouve dans certains imprimés. Il n'est pas rare que les possesseurs (ou même les emprunteurs) de livres écrivent dans les marges, et ce qu'ils écrivent ainsi peut se révéler de grand intérêt pour le chercheur ; les conservateurs àl'esprit érudit et curieux auront donc soin de recenser ce genre d'annotations. A titre d'exemple, citons l'habitude qu'avait George Washington d'écrire son journal sur des pages blanches intercalées dans des almanachs ; ou encore la façon dont Thomas Jefferson marquait les livres de sa bibliothèque, en faisant précéder d'un T le I (pour J) et suivre d'un J le T de la signature des cahiers. Les mentions généalogiques inscrites dans les Bibles familiales sont un exemple fréquent de l'association de l'imprimé et du manuscrit : il faut être reconnaissant aux anciens éditeurs qui inséraient à cet effet, entre l'Ancien et le Nouveau Testament des pages blanches avec des formulaires tout préparés.

Le classement des papiers privés en quelques grandes catégories définies du point de vue archivistique (avec les exceptions qui affectent toute règle) conduit à la conclusion que de nombreux ensembles de papiers privés sont en réalité des fonds d'archives sous un faux nom. Des ruptures dans la chaîne des possesseurs ont pu causer ces changements d'appellation, mais la nature des documents n'en est pas modifiée pour autant. C'est le caractère archivistique intrinsèque de beaucoup de soi-disant 'papiers privés' qui est leur caractéristique principale, et la valeur des documents imprimés qui s'y trouvent est augmentée par ce caractère archivistique. Il est certes souhaitable que les organismes privés conservent leurs propres archives quand ils en ont les moyens, de façon à faire face à leurs propres besoins et àceux de la recherche historique, mais les bibliothèques d'universités, de sociétés historiques et d'autres institutions de recherche seront toujours indispensables pour la conservation des papiers privés. Beaucoup de ceux-ci, qu'on peut aussi qualifier d'archives, sont ainsi assurés de survivre. Un conservateur de papiers privés, pour bien faire son travail, doit être archiviste de coeur ; en fait, il est une sorte d'archiviste polymorphe, qui utilise, pour réussir, ses relations avec les héritiers' les familiers, les collectionneurs, les marchands, les historiens, les amateurs, et - le plus important - avec Clio elle-même.

 

Le respect des fonds en archivistique . Principes théoriques et problèmes pratiques

I. - Définition historique du respect des fonds
II. - Justification théorique et intérêt pratique du respect des fonds
III. - Problèmes théoriques, difficultés pratiques et réponses proposées
IV. - L'instrument de recherche archivistique comme moyen de remédier aux difficultés du « respect des fonds »

Le respect des fonds est traditionnellement considéré, depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, comme le principe fondamental de l'archivistique. C'est par sa pratique que l'archiviste se distingue le plus nettement du bibliothécaire d'une part, du documentaliste de l'autre.

Mais comme beaucoup de principes, il est plus facile de l'énoncer que de le définir, et de le définir que de l'appliquer. Si ses bases conceptuelles sont relativement aisées à établir, il soulève, dès qu'on cherche à en approfondir les aspects théoriques et à en tirer les conséquences pratiques, d'innombrables difficultés sur lesquelles des générations d'archivistes et d'archivologues se sont penchés, sans que des solutions nettes, pour autant, se soient universellement imposées.

Le présent article ne prétend pas renouveler de fond en comble les données d'une question à laquelle tant d'éminents théoriciens ont apporté des contributions au plus haut niveau. Son ambition est à la fois plus modeste et plus concrète: tenter de définir les éléments de base du problème (en signalant, notamment, les difficultés qui résultent trop souvent, dans ce domaine comme dans d'autres, d'un vocabulaire mal traduit d'une langue à l'autre et générateur de confusions, parfois même de contresens), et surtout rechercher pour des cas concrets des solutions précises, sans nous laisser entraîner à des considérations par trop théoriques dont l'abstraction engendre souvent l'obscurité plutôt que la lumière.

 

I. - Définition historique du respect des fonds

Le respect des fonds-pour prendre ici sa définition la plus simple, en laissant de côté tous les problèmes d'interprétation que nous aborderons par la suite-consiste à laisser groupées, sans les mélanger à d'autres, les archives (documents de toute nature) provenant d'une administration, d'un établissement ou d'une personne physique ou, morale donnée: ce qu'on appelle le fonds des archives de cette administration, de cet établissement ou de cette personne.

Les justifications d'un tel principe nous paraissent à bon droit évidentes, habitués que nous sommes à considérer les archives comme un produit naturel de l'activité de l'organisme qui les a formées.

(Prenons ici, à défaut d'autre terme plus précis en français, le mot «organisme »comme terme générique pour désigner tout « producteur » d'archives: les Italiens disent ente, Espagnols entidad. L'anglais agency pourrait servir au même usage, comme l'allemand Provenienzstelle).

Cette évidence ne s'est-pourtant pas toujours imposée, et elle est même apparue tardivement dans l'histoire des archives. Jusqu'au début du XIXe siècle, ni les administrateurs ni les archivistes n'ont éprouvé le moindre scrupule, dans aucun pays, à diviser et disperser des documents d'une même origine, ni à regrouper et mélanger des documents de provenances différentes lorsque le besoin s'en faisait sentir pour des raisons quelconques de commodité (pratique ou intellectuelle). Tous les anciens classements d'archives qui sont parvenus jusqu'à nous sont conçus par « matières » par « sujets », par « lieux », etc., ce qui signifie qu'on a brisé, pour les réaliser, l'ordre dans lequel les documents avaient été produits.

Le mal n'était que relativement bénin lorsqu'il s'agissait de classer de cette façon les archives d'un seul organisme (c'est-à-dire des archives d'une seule origine). Il était beaucoup plus grave lorsque, dans les grands « dépôts d'archives » (dont la création commence précisément au XVIIIe siècle) se trouvèrent réunies des archives de diverses provenances. C'est ce qui arriva, notamment, à Paris, où la Révolution française concentra, en un seul dépôt baptisé Archives nationales, des documents aussi divers que le Trésor des Chartes royal, les archives du Parlement de Paris, celles des abbayes et couvents de la région parisienne, des ministères du gouvernement royal, des princes émigrés, etc. auxquelles s'ajoutèrent bientôt les papiers provenant des nouvelles Assemblées et administrations créées par la Révolution. Les deux premiers directeurs de ce grand dépôt, Armand Camus et Pierre Daunou, conçurent le dessein de traiter cette masse d'archives comme un unique ensemble documentaire, divisé en cinq « sections » chronologico-méthodiques: sections « législative » pour les papiers des Assemblées révolutionnaires, «administrative » pour les papiers des nouveaux ministères, « domaniale » pour les titres de propriété de l'État, « judiciaire » pour les papiers des tribunaux, enfin «historique ». Cette dernière section était formée de documents considérés (de façon arbitraire) comme particulièrement intéressants du point de vue de l'histoire et extraits des autres sections. Ces documents furent « classés » (ou prétendûment classés) par lieux, par dates, par règnes de rois, etc., de telle façon que dans bien des cas, l'origine même des documents devint impossible à retrouver, tout étant inextricablement mélangé et dispersé .

Cette conception « idéologique » du classement des archives était alors universellement répandue. C'était l'époque des grands systèmes de classification cientifique comme ceux de Cuvier pour la zoologie, de Linné pour la botanique, de Berzélius pour la chimie. Dans l'optique des historiens d'alors, le document d'archives était considéré comme possédant un intérêt par lui-même, indépendamment de son contexte, de la même façon que, dans les fouilles archéologiques-à Pompéi, par exemple, ou en Égypte lors de l'expédition de Bonaparte-, on s'intéressait aux objets d'art exhumés en tant que pièces de collection, sans se préoccuper de les conserver dans le cadre de leur trouvaille.

C'est pourquoi la théorie, « structuraliste » avant la lettre, formulée en 1841 par l'historien français Natalis de Wailly marque un tournant essentiel dans l'histoire de l'archivistique. Natalis de Wailly, alors chef de la Section administrative des Archives départementales au Ministère de l'Intérieur, fut l'inspirateur d'une circulaire, signée par le ministre Duchâtel et diffusée le 24 avril 1841 qui est l'acte de naissance de la notion de fonds d'archives. En voici les termes: « ... Rassembler les documents par fonds, c'est-à-dire réunir tous les titres (= tous les documents) qui proviennent d'un corps, d'un établissement, d'une famille ou d'un individu, et disposer d'après un certain ordre les différents fonds... Les documents qui ont seulement rapport avec un établissement, un corps ou une famille ne doivent pas être confondus avec le fonds de cet établissement, de ce corps, de cette famille... ».

Quelques jours plus tard, Natalis de Wailly, répondant à des critiques provoquées par cette notion si nouvelle, développait sa conception: « Le classement général par fonds est le seul vraiment propre à assurer le prompt accomplissement d'un ordre régulier et uniforme... Si, au lieu de cette méthode, qu'on peut dire fondée sur la nature des choses, on propose un ordre théorique..., les archives tomberont dans un désordre auquel il sera difficile de remédier... Dans tout autre classement que celui par fonds, on court grand risque de ne savoir où retrouver un document.

L'évidente valeur théorique d'un tel principe, non moins que son intérêt pratique pour le classement des archives, furent bientôt reconnus par les archivistes et les historiens de la plupart des pays d'Europe, en attendant d'atteindre - tardivement - les États-Unis d'Amérique au début du XXe siècle. Les archivistes allemands, notamment, l'adoptèrent sous le nom de Provenienzprinzip et en poussèrent très loin l'analyse. En Angleterre, l'équivalent du « fonds d'archives » français est l'« archive group »; l'Italie et l'Espagne ont adopté la terminologie de Natalis de Wailly, en traduisant «fonds » par fondo.

Aujourd'hui, on peut dire que-avec des nuances non négligeables-le principe du respect des fonds, ou principe de provenance, est admis universellernent comme la base de l'archivistique théorique et pratique. Les critiques auxquelles il donne lieu de temps à autre ne portent, en fait, que sur telle ou telle de ses applications et non sur le principe même. On peut à bon droit considérer qu'il ne sera jamais plus remis fondamentalement en cause et qu'il constitue un acquis définitif de l'archivistique.

 

II - Justification théorique et intérêt pratique du respect des fonds

Les raisons qui justifient le principe du respect des fonds sur le plan théorique sont nombreuses et irréfutables.

Les archives, en effet-c'est là leur définition même-sont « l'ensemble des documents de toute nature que tout corps administratif, toute personne physique ou morale, réunit automatiquement et organiquement en raison même ses fonctions ou de son activité » ; ajoutons « ... et qui sont conservés àtitre de référence ».

Le document d'archives-à la différence de l'objet de collection ou du dossier de documentation constitué de pièces hétérogènes de provenances diverses-n'a donc de raison d'être que dans la mesure où il appartient à un ensemble.

Il se situe au sein d'un processus fonctionnel, dont il constitue lui-même un élément, si minime soit-il. Le document d'archives n'est jamais conçu, au départ, comme un élément isolé. Il a toujours un caractère utilitaire, qui ne peut apparaitre clairement que s'il a gardé sa place dans l'ensemble des autres documents qui l'accompagnent. Theodore R. Schellenberg cite - exemple excellent - le cas d'une carte géographique existant dans les archives d'une expédition d'exploration. Le fait qu'elle s'y trouve constitue, en soi, une donnée historique importante sur cette expédition; la même carte, sortie de ces archives et placée dans une simple cartothèque, perdrait une grande partie de son intérêt. De même (exemple cité par Sir Hilary Jenkinson), une coupure de journal conservée dans un dossier des archives du Ministère des Affaires étrangères prend une signification historique particulière selon la nature du dossier où elle se trouve.

On conçoit par conséquent qu'il soit essentiel, pour l'appréciation d'un document quel qu'il soit, de savoir très exactement qui l'a produit, en quelles circonstances, dans le cadre de quelle procédure, dans quel but, à destination de qui, quand et comment il a été reçu par son destinataire, et par quelles voies il est parvenu jusqu'à nous. Une telle connaissance n'est possible que dans la mesure où l'ensemble des documents qui l'accompagnent a été conservé intact, bien individualisé et sans confusion possible avec des documents d'autres provenances, même si ceux-ci sont relatifs au même objet.

Quant à l'intérêt pratique d'une telle méthode, il paraît évident puisqu'il offre àl'archiviste une base sûre à son travail de classement et d'inventaire. En dehors du respect des fonds, tout travail archivistique ne peut être qu'arbitraire, subjectif et dépourvu de rigueur, ne serait-ce que parce que presque tous les documents pourraient être classés, si l'on prenait le « sujet concerné » comme base du classement, de deux ou trois façons différentes. Par exemple, le devis établi par un architecte pour construire un monument dans une ville pourrait être classé, d'après le « sujet concerné », soit au nom de l'architecte, soit au nom du monument; ce genre de question ne se pose pas si le document a été conservé dans le dossier administratif de la construction du monument, et ce dossier dans le fonds des archives de la ville.


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