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IV. — L'instrument de recherche archivistique comme moyen de remédier aux difficultés du « respect des fonds »

De tout ce qui a été dit jusqu'à présent, il ressort à l'évidence que la plupart— des difficultés que soulève l'application du principe du respect des fonds découlent de la contradiction qui existe entre, d'une part, la nature du fonds qui est un produit organique de l'activité de l'organisme qui l'a créé, et, d'autre part, les besoins de la recherche qui est, elle, méthodique et systématique.

En réalité, une solution globale à ces difficultés existe, bien qu'elle ne soit que trop rarement mise en évidence par les théoriciens du respect des fonds. Elle consiste à reconstituer, grâce aux instruments de recherche, la continuité des « suites » de documents qui sont rompues dans le classement des fonds, par suite des variations de structure et de compétence des organismes.

Cette reconstitution de la continuité rompue peut se faire de plusieurs façons selon les cas:

— Si l'on désire simplement rendre claire pour les chercheurs la succession des organismes qui ont exercé, au cours des années, une attribution donnée, on rédige un tableau précisant le nom de l'organisme qui a exercé cette attribution pendant chaque période, avec l'indication des cotes des documents correspondants dans le fonds de cet organisme. Il s'agit, en quelque sorte, d'un « guide » qui dirige le chercheur vers le fonds qui l'intéresse.

— Si l'on veut, au contraire, rendre accessible d'un seul coup aux chercheurs la totalité des documents correspondant à une attribution donnée, on en rédige un répertoire ou un inventaire « inter-fonds », ce qui équivaut à peu près à reconstituer, mais dans l'instrument de recherche seulement, les « records series » proposées par Peter J. Scott (cf. ci-dessus, p. 97), tout en respectant parfaitement l'intégrité des fonds.

— On peut encore se borner, dans l'instrument de recherche d'un fonds ou d'une tranche chronologique de fonds, à signaler par des notes en bas de page les fonds où se trouvent les documents précédant ou suivant dans le temps ceux que décrit l'instrument de recherche.

— Enfin, des index alphabétiques ou des tableaux méthodiques permettent, sans toucher au classement des documents eux-mêmes, de regrouper pour les chercheurs tous les documents éparpillés entre plusieurs fonds ou plusieurs divisions d'un fonds, relatifs à un même sujet, à un même personnage, à un même lieu, etc.

De même, l'instrument de recherche peut fort bien regrouper plusieurs fonds apparentés les uns aux autres (par exemple un « fonds principal » et ses « fonds subordonnés » : ci-dessus, p. 96, ou encore les fonds de plusieurs petits organismes de compétence voisine ou similaire, etc.). C'est ainsi, notamment, qu'on peut faire clairement apparaitre, sans toucher àl'intégrité des fonds, le parallelismus membrorum (sirnilitude de dossiers «parallèles » existant dans plusieurs organismes de compétence voisine) .

De toute façon, l'analyse des attributions des organismes producteurs de fonds d'archives et de leurs variations constitue une part essentielle et fondamentale du travail archivistique. Aucun traitement de fonds ne peut être valablement conçu sans cette analyse préalable. Comme le remarque fort justement le Dr. J. Papritz, « sous le titre des séries [= suites chronologiques de documents], il faut préciser l'histoire des compétences; c'est une tâche de l'archiviste que l'on oublie trop souvent ».

Un instrument de recherche d'archives ne peut pas, en effet, se borner à «décrire » sèchement les documents qui composent un fonds. Une introduction sur l'organisme d'ou provient le fonds, sur son histoire, sur ses attributions et leurs variations, sur l'histoire du fonds lui-même, de sa formation et de son classement, doit obligatoirement précéder tout inventaire ou répertoire de fonds. Si cette étude est correctement réalisée, toutes les difficultés liées à l'application du respect des fonds sont pratiquement résolues. C'est en ce sens qu'il faut désormais, à notre avis, pousser les recherches et les travaux des archivistes.

Michel DUCHEIN,
conservateur en chef
à la Direction des Archives de France.

 

Sur la question des principes de classement

par
Hermann Hardenberg,
La Haye

Vous avez été, cher Monsieur Papritz, l'un des premiers archivistes étrangers à montrer de l'intérêt pour les nouvelles "registratures" néerlandaises, qui ont abandonné le cadre classique de classement des séries, chronologique ou numérique, pour un système de dossiers-matière calqué sur une pratique allemande déjà ancienne. C'est pourquoi vous serez peut-être intéressé de savoir que depuis nous avons essayé de dégager les principes de classement suivant lesquels on peut ordonner les dossiers d'archives, tout en essayant parallèlement d'établir une terminologie théorique. Votre vieux maître H. O. Meisner a affirmé à ce sujet qu'il n'y avait fondamentalement que deux principes de classement, le principe de provenance et le principe de pertinence, dont toutes les autres formes de classement seraient des variantes; mes collègues Van der Gouw, Van Hoboken, Panhuysen et moi-même sommes arrivés dans la Nederlandse Archiefterminologie à un résultat différent: c'est justement pourquoi il pourrait être utile de faire connaître notre façon de voir à nos collègues allemands. Puisque vous êtes particulièrement familiarisé avec les problèmes de ce genre en tant que professeur à l' Ecole d'archivistique de Marbourg, je me permettrais de faire porter ma contribution en votre honneur sur ce thème.

Le terme principe de provenance a toujours eu aux Pays-Bas une signification restreinte. S. Muller Fz. l'a défini pour la première fois en 1908 de la façon suivante: "Het herkomstbeginsel is de methode van archiefregeling, volgens welke elk stuk wordt gebracht tot het archief en tot de afdeling van het archief, waartoe het, toen het archief nog een levend organisme was, laatstelijk heeft behoord" ("Le principe de provenance est la méthode de classement archivistique suivant laquelle chaque pièce est réunie au fonds d'archives et à la subdivision de ce fonds auquel elle appartenait en dernier ressort, lorsque les archives étaient encore vivantes"). Dans la conception néerlandaise, le "herkomalbeginsel" ( principe de provenance) se rapporte donc uniquement à l'origine d'un document isolé. Aussi n'a-t'il rien àvoir avec le maintien dans sa totalité de l'ordre interne primitif d'un ensemble d'archives. En outre, il est bien vrai qu'on ne peut l'appliquer qu'à des fonds qui possèdent déjà un ordre interne. Muller n'a que partiellement résolu la question de savoir où chaque document devait trouver sa place dans ce classement parce qu'il se contentait de mentionner à quelle subdivision ce document appartenait à l'origine. Nous avons préféré être plus précis; dans la Nederlandse Archiefterminologie on trouve ceci: "Het herkomstbeginsel is het beginsel, dat ieder archiefstuk behoort te worden teruggebracht tot het archief, waaruit het afkomstig is en in dat archief op zijn oorepronkelijke plaats" ("Le principe de provenance est le principe selon lequel il convient de réintégrer chaque pièce d'archives dans le fonds dont elle provient et de l'y remettre à sa place originelle"). L'emplacement où se trouvait originellement le document dans la "registrature" est donc décisif pour le travail de l'archiviste qui doit classer des documents isolés de leur ancien contexte, ou déplacés, suivant le principe de provenance.

A côté de l' "herkomstbeginsel" (principe de provenance) auquel il n'est fait qu'incidemment allusion dans le Handleiding voor het ordenen en beschrijven van archieven (Manuel pour le classement et la description des archives) de Muller-Feith-Fruin, dans le commentaire du § 18 relatif à la division des fonds d'archives ( respect des fonds ), le Handleiding a introduit dans le § 21 une notion que nous avons définie comme le "bestemmingsbeginsel" (principe de destination). Le paragraphe en question prescrit de décider de la place que doit prendre un document dans le fonds non pas d'après son objet mais suivant sa destination. Cette méthode s'applique au cas où l'on entreprend un classement là où il n'y en avait pas auparavant. On suppose simplement établi à quelle instance la pièce était destinée ou de quelle instance elle pouvait relever d'après sa nature. Nous avons formulé celà ainsi: "Het bestemmingsbeginsel is het beginsel, dat ieder archiefstuk behoort te worden gebracht tot het archief. waarvoor het naar zijn aard is bestemd" ("Le principe de destination est le principe selon lequel chaque pièce d'archives doit être replacée dans le fonds auquel sa nature la destine") Alors que la destination présente un caractère actif, il faut considérer la provenance comme une propriété dérivée ou passive. Le principe de destination est donc quelque chose d'essentiellement différent du principe de provenance. On peut même l'appliquer à l'organisation des nouvelles "registratures". Quand par exemple plusieurs autorités ont une administration commune, ce qui est souvent le cas aujourd'hui dans les communes les plus petites, il arrive que l'on abandonne le principe de destination, qu'on mélange les archives de deux ou trois communes, et qu'on les mette dans une seule série, suivant un plan de classement fondé sur le système décimal. On pourrait dire aussi que le principe de destination impose la même démarche pour la pièce isolée que le respect des fonds pour l'ensemble des archives d'un organisme producteur d'archives.

Vous, Monsieur Papritz, vous avez déjà reconnu à juste titre que le respect de l'ordre interne primitif ne découle pas du principe de provenance. Ce respect suppose somme toute que l'on puisse travailler avec le principe de provenance. C'est pourquoi le chapitre sur les principes de classement du Nederlandse Archiefterminologie commence par le principe du respect de la structure archivistique. "Het structuurbeginsel is het beginsel, dat een archief een geheel is, waarvan de historisch bepaalde eigen structuur niet door een aan het archief vreemde systematiek mag worden verstoord" ("Le principe du respect de la structure archivistique est le principe selon lequel les archives sont un tout dont la structure propre, déterminée historiquement, ne doit pas être bouleversée par un système de classement étranger au fonds") . Dans cette formule, nous avons essayé d'inculquer le respect de ce qu'on avait coutume autrefois de désigner dans un langage imagé, par trop biologique, par la "croissance organique d'un fonds" ou par "le fonds, organisme vivant". Comme cette image fut mal comprise et qu'on l'a interprétée comme un encouragement à appliquer inconditionnellement le principe du respect de la structure administrative, nous l'avons sciemment laissé tomber. Que la structure d'un fonds d'archives soit conditionnée par son histoire, on ne peut le contester. Mais le respect de cette structure conduit à exiger son rétablissement quand elle a été détruite et — comme il a été dit ci-dessuus — àréintégrer la pièce isolée à son emplacement d'origine ( herkomstbeginsel ou principe de provenance).

Nous avons appelé l'exigence du rétablissement du classement interne primitif principe du rétablissement de l'ordre primitif. "Het restauratiebeginsel is het beginsel, dat bij de herordening van een archief in de eerste plaats een orde behoort te worden hersteld, die voorheen in dat archief aanwezig was, waarna verbeteringen in overeenstemming met de leidende gedachte, welke aan die orde ten grondslag ligt, mogen worden aangebracht" ("Le principe de rétablissement de l'ordre primitif est le principe selon lequel, lors du reclassement d'un fonds, on doit d'abord rétablir l'ordre qui existait auparavant dans le fonds; après quoi, on peut y apporter des améliorations en accord avec l'idée maîtresse qui a présidé à ce classement"). C'est le principe dont la base se trouve dans le § 17 du Handleiding de Muller-Feith-Fruin, mais là, comme j'ai tenté de l'expliquer dans le Nederlands Archievenblad de 1958/59, il était partiellement confondu avec le principe du respect de la structure administrative. Il s'agit du même principe que celui qualifié de "Regulierendes Registraturprinzip" ou "principe directeur de la registrature" dans les Grundzüge einer deutschen Archivterminologie (Principes de terminologie archivistique allemande). La modification de l'ordre issu de la période préalable à l'archivage est également permise par le Handleiding dans son § 18. Mais dans le § 17 où le Handleiding parle de "de oorspronkalijke orde" (l'ordre originel), il ne tient aucun compte du fait que l'ordre interne peut déjà avoir été modifié pendant la période préalable àl'archivage, ce dont j'ai fait l'expérience lorsque j'ai classé les archives du département de la Meuse-Inférieure (1794-1814).

La définition donnée au principe du respect de la structure administrative dans la terminologie archivistique allemande englobe deux concepts que nous préférerions séparer dans la terminologie hollandaise. Il n'arrive pas toujours en effet que l'articulation de la "registrature", avant ou après archivage, corresponde à la fois aux attributions de l'organisme producteur d'archives et à son organigramme. Il existe en Hollande des ministères où l'articulation de la nouvelle "registrature" a été basée exclusivement sur les compétences, sans tenir spécifiques. A partir de là, nous avons distingué le "functioneel beginsel" et l' "organisatiebeginsel" ; seul ce dernier terme devrait être traduit par "principe du respect de la structure administrative". "Het functioneel beginsel is het beginsel, dat zowel bij de vorming als bij de herordening van een archief de afdelingen behoren te worden bepaald door de taakonderdelen van het bestuut, dat of de persoon, die het archief vormt of heeft gevormd" ("Le principe du respect des compétences administratives est le principe selon lequel, aussi bien lors de la constitution que lors du reclassement du fonds, les subdivisions doivent être déterminées par les différentes tâches propres au service ou à la personne qui produisent ou ont produit ces archives").

Par "taakonderdeel" (tâche), on entend l'accomplissement d'une tâche donnée ou la désignation d'un objet précis de l'administration. L'application de ce principe dans une série qui possède déjà un ordre interne primitif est contraire au principe de provenance quand, dans ce classement primitif, rien n'a son origine dans le "functioneel beginsel" (principe du respect des compétences administratives). Affirmer qu'il s'agit là d'une forme de classement implicite au principe de provenance n'est donc pas valable. On pourrait plutôt penser à une parenté avec le principe de pertinence, bien que ces deux principes soient fondamentalement différents puisque l'articulation dans l'un des cas résulte des fonctions des autorités déterminées objectivement, tandis qu'elle repose dans l'autre cas sur une répartition purement théorique d'après des critères subjectifs.

Le principe du respect de la structure administrative se conçoit en ces termes dans la version hollandaise: "het organisatiebeginsel is het beginsel, dat zowel bij de vorming als bij de herordening van een archief de afdelingen behoren te worden ontleend, hetzig aan de organisatie van het bestuur, dat het archief vormt of heeft gavormd, hetzij aan de organisatie van de administratie van dat bestuur" ("Le principe du respect de la structure administrative est le principe selon lequel, aussi bien lors de la constitution que lors du reclassement du fonds, les subdivisions doivent être établies en fonction, soit de l'organisation du service qui produit ou a produit les archives, soit en fonction de l'organigramme administratif de ce service"). Il ressort de cette définition que l'"organisatiebeginsel" peut reposer aussi bien sur la répartition des compétences que sur la répartition du travail par bureaux. Dans les deux cas apparaît un système de subdivisions. Lors du reclassement d'un fonds, l' "organisatiebeginsel" (principe du respect de la structure administrative) péchera contre le principe du respect de la structure archivistique et les principes qui en dérivent (principe de provenance, principe du respect de l'ordre primitif), sauf si la structure historique du fonds coïncide avec la structure de l'administration. Le § 16 du Handleiding en conclut même que l'organisation primitive du fonds, i.e. sa structure historique, est en gros semblable à la structure administrative, ce qui ne correspond pas toujours à la réalité.

En outre le Handleiding s'est élevé nettement contre le principe de pertinence, parce que le Handleiding rejette (§ 21) le classement thématique. Toutefois, comme cette forme de classement trouve une application dans les nouvelles "registratures", nous avons également reconnu le principe de pertinence comme principe de classement. "Het pertinentiebeginsel is het beginsel, dat zowel bij de vorming als bij de herordening van archieven de bestanddelen, ongeacht hun bestemming en hun herkomst, behoren te worden geordend volgens de ondewerpen, waarop zij betrekking hebben" ("Le principe de pertinence est le principe selon lequel, aussi bien lors de la constitution que lors du reclassement du fonds, les documents doivent être classés selon les sujets auxquels ils se rapportent, nonobstant leur destination et leur provenance"). Il va de soi que ce principe doit vivre sur le pied de guerre avec divers autres principes de classement et que, tout comme le "functioneel beginsel" (principe du respect des compétences administratives), il est impropre à servir de base à la répartition d'archives qui ne résultent pas de la réalisation de tâches particulières ou de tâches qui ne peuvent être comprises sous un seul thème.

En partant de toutes ces considérations ci-dessus, nous en sommes arrivés graduellement à sept principes de classement différents, parmi lesquels le principe de provenance et le principe de pertinence jouent, comme on l'a vu, un rôle assez secondaire. Ceci se comprend aisément dans le contexte néerlandais, car l'enseignement archivistique y est depuis longtemps axé sur le principe du respect de la structure archivistique et sur le principe de rétablissement de l'ordre primitif.

En ce qui concerne les archives contemporaines, l'affaire se présente un peu autrement. Dans les nouvelles registratures des différents ministères, pour lesquels un cadre de classement suivant un système décimal a été prescrit par voie législative depuis 1950, il existe une tendance à réconcilier le principe de pertinence et le principe du respect de la structure administrative, dans la mesure où chaque service gère ses propres archives courantes, qui sont cependant partout organisées suivant le même cadre de classement normalisé. Ceci démontre donc que la réalité ne se limite pas à un seul principe mais se réserve la possibilité de combiner plusieurs principes de classement, ce en quoi elle attribue à la technique du classement la valeur d'une matière vivante, en perpétuelle mutation. C'est bien en effet quand on ne schématise pas trop sévèrement la grisaille de la théorie qu'on peut le mieux sentir l'éclat de l'arbre d'or de la vie.

 

Max Lehmann et la génese du principe de provenance

par
Ernst POSNER

Le problème du classement des archives, sous ses aspects théoriques et historiques, est d'un intérêt primordial pour les archivistes de beaucoup de pays, et les grandes lignes d'une évolution qui a abouti au fameux 'principe de provenance' ont été étudiées de façon convaincante t. Mais les tendances de la pensée historique qui ont aidé à donner forme à la théorie archivistique, les conditions dans lesquelles l'intuition théorique s'est transformée en action, les hommes qui ont contribué à libérer la profession archivistique de l'influence des idées étrangères à son domaine, ont beaucoup moins attiré l'attention.

Le présent article a pour ambition de mieux faire connaître les débuts du principe de provenance 2 aux Archives d'Etat privées (Geheimes Staatsarchiv) de Berlin. Paul Bailleu, qui participa activement à l'application de ce nouveau principe aux archives de Berlin, a raconté en 1902 comment il était né des besoins propres de ce grand dépôt 3; mais son article ne révèle guère l'opposition à laquelle se heurtèrent les avocats du nouveau système, et il ne rend pas justice à l'homme dont le nom est à jamais lié à l'une des étapes essentielles de l'histoire de notre profession.

Que Max Lehmann ait été l'auteur du Règlement du 1er juillet 1881 prescrivant au Geheimes Staatsarchiv "le respect de l'ordre originel et des désignations originelles" est un fait généralement reconnu. Encore faut-il savoir qui était Max Lehmann et quelle était son oeuvre.

La genèse du principe de provenance ne peut être retracée uniquement d'après les archives. Tout ce que celles-ci nous apprennent est que le Règlement de 1881 fut rédigé par Max Lehmann et adopté par une conférence d'officiels du Geheimes Staatsarchiv présidée par son directeur, Heinrich von Sybel, mais elles ne nous renseignent pas sur les conflits de personnalités et d'idées qui ont précédé et accompagné cette adoption, comme celle de toute décision administrative de quelque importance. Force est donc de recourir à d'autres sources d'information, telles que mémoires, autobiographies et traditions orales, pour combler le vide de la documentation officielle.

Varga, dans son article de 1939 sur le principe de provenance, appelle le Règlement de 1881 le "Règlement de Sybel". Ceci est exact dans la mesure où Sybel, directeur des Archives d'Etat de Prusse, lui a donné sa sanction officielle et en a prescrit l'application; exact aussi dans la mesure où le passage du 'respect des fonds' à la française au 'principe de provenance', ou plutôt Registraturprinzip, à la prussienne, a été un des traits marquants de la direction de Sybel, qui, de 1875 à 1895, a su élever les Archives de Prusse au rang d'une des grandes institutions culturelles de son pays. C'est Sybel, homme non moins renommé pour ses écrits historiques que pour son talent d'organisateur et d'administrateur, qui a commencé la volumineuse série des Publikationen aus den preussischen Staatsarchiven et des Kaiserurkunden in Abbildangen. Ce magnifique programme de publications n'a pas seulement fourni à ses collaborateurs des occasions uniques de travaux érudits, mais il a aussi contribué àattirer vers la carrière des archives les meilleurs jeunes historiens. Quel autre service d'archives dans le monde pouvait, à l'époque, se vanter de posséder des archivistes aussi éminents que Max Lehmann, Paul Bailleu, Reinhold Koser, Friedrich Meinecke, tous de renommée nationale sinon internationale ?

C'est à Meinecke que nous devons quelque information 'interne' sur les débuts du principe de provenance, car le premier volume de ses Mémoires comprend un chapitre charmant sur le Geheimes Staatsarchiv dans les années 1870 et 1880. Situé au coeur du vieux Berlin où les margraves de Brandebourg avaient résidé avant la construction du château sur la Sprée, ses voûtes abritaient les archives du Conseil privé de Brandebourg-Prusse, auxquelles avaient été ajoutées en 1874 celles du Generaldirektorium, ministère de l'Intérieur et des Finances au XVIIIe siècle, et de plusieurs ministères du XIXe siècle. Les locaux étaient plus remarquables par leur atmosphère que par leur commodité; les archives étaient placées sur des rayonnages de bois élevés jusqu'aux hauts plafonds, et au premier étage, au milieu des dossiers de sa bureaucratie, s'élevait l'énorme statue équestre de Frédéric le Grand. L'organisation du Geheimes Staatsarchiv était aussi vieillotte que le bâtiment. Le directeur des Archives d'Etat de Prusse dirigeait en principe ce dépôt, mais la gestion effective en était assurée par un petit groupe de six 'archivistes privés d'Etat assistés de quelques 'secrétaires d'archives'. A part la conférence de direction mensuelle, présidée par Sybel, le Geheimes Staatsarchiv était pratiquement autonome et très imbu de sa dignité et de son indépendance. C'est peu après sa nomination en 1875 que Sybel nomma Max Lehmann à un poste vacant d''archiviste privé d'Etat. Né à Berlin en 1845, Lehmann avait reçu une excellente éducation au fameux Joachimstalsches Gymnasium, puis aux universités de Berlin, Koenigsberg et Bonn. A Bonn, Sybel fut un de ses principaux professeurs, et bien que Lehmann eût quitté Bonn après un seul semestre (le plus heureux de sa vie, disait-il), Sybel le chargea en 1867 d'aller dépouiller les archives du State Paper Office à Londres pour son grand ouvrage sur la Révolution française. Cette mission donna à Lehmann l'occasion de se familiariser avec la recherche dans les archives et — ce qui était peut-être encore plus important — avec la vie d'une grande capitale européenne. A son retour, Berlin lui parut "une ville de province de taille moyenne avec beaucoup de soldats".

Déçu dans son désir d'entrer dans la carrière universitaire, Lehmann fut heureux d'accepter le poste que lui offrait Sybel au Geheimes Staatsarchiv. C'était pour lui, comme il le dit plus tard, "pas tout à fait la profession académique, mais une préparation pas du tout négligeable à son exercice". On imagine aisément que cette nomination ne fut pas acceptée avec enthousiasme par les anciens 'archivistes privés d'Etat'. Sans même parler du manque d'expérience archivistique de Lehmann, le fait que celui-ci eût assuré la publication de la Historische Zeitschrift de Sybel et qu'il eût été pressenti pour inaugurer les Publikationen par un ouvrage sur les relations de la Prusse et de l'Eglise catholique ne pouvait guère plaire à ses collègues. Cela signifiait que le nouvel archiviste ne consacrerait certainement pas tout son temps au travail quotidien du Geheimes Staatsarchiv.

Si la nomination de Lehmann était, comme nous le pensons, accueillie avec des sentiments mitigés par ses collègues, sa personnalité n'avait rien pour les réconcilier avec elle. Il était le plus combatif des archivistes et historiens allemands, toujours prêt à s'engager dans des controverses académiques, à les pousser jusqu'au bout et à y prendre plaisir. La tradition orale du Geheimes Staatsarchiv le décrit comme authoritaire, excitable et difficile à supporter pour ses collègues. "Il y avait en lui quelque chose du lion", dit Meinecke dans sa notice nécrologique en 1930, "une extrême sévérité intellectuelle combinée avec la plus ardente passion et un enthousiasme éthique qui parfois l'élevait dans les hauteurs et parfois aussi l'égarait."

Un homme d'un caractère aussi volcanique ne pouvait guère s'intégrer àune institution aussi calme et vénérable que le Geheimes Staatsarchiv, qui remontait au début du XVIIe siècle. Il était voué à susciter une hostilité ouverte s'il décidait de s'y faire l'avocat d'un changement radical des méthodes de travail ; or, c'est précisément ce qu'il fit dès qu'il eut acquis un peu d'expérience du métier d'archiviste. Les documents du Geheimes Staatsarchiv avaient reçu leur cadre de classement, en groupes ou séries appelés Reposituren, avant la réorganisation de l'Etat prussien pendant les années de la 'Réforme' (1807-1815). Bien que les cadres du gouvernement central eussent été alors complètement transformés, les archivistes continuaient à classer les documents des nouveaux ministères dans le cadre des anciens groupes, essentiellement conçus par matières. Ainsi (pour donner un exemple) : la correspondance du ministère des Affaires étrangères avec l'ambassade de Bruxelles était confondue avec les anciennes archives du Conseil privé relatives au Brabant, auxquelles on ajoutait, pour faire bonne mesure, les archives de l'ambassade de Bruxelles elles-mêmes. Le résultat évident de cette méthode était que les papiers des nouvelles administrations étaient complètement dissous dans un système conçu pour les documents d'une période révolue.

Quand Paul Bailleu expliqua l'application du principe de provenance aux archives berlinoises lors du Congrès des archivistes allemands en 1902, il prit soin de détailler les méfaits de ce qu'il appelait "l'absence d'un système satisfaisant de classement". Il expliqua en particulier que, pour trouver un document, il fallait d'abord se référer au bordereau de versement de l'administration d'origine, y relever l'indication du sigle ou symbole affecté à cette administration, et ensuite retrouver la cote du document dans le cadre de classement des archives. C'est la lourdeur de cette procédure qui donna aux jeunes archivistes l'idée de mettre au point un système de classement plus simple. Il fallait, pensèrent-ils, remplacer l'impossible classement par matières par un classement par provenance en respectant l'ordre d'enregistrement. Etant donné que, grâce à l'excellent système utilisé par les bureaux d'enregistrement des administrations allemandes, les documents avaient, dès l'origine, un classement clairement exprimé par des cotes ou symboles, il ne s'agissait plus que de maintenir ce classement ou de le restaurer après le versement aux archives s'il avait été détruit dans l'intervalle.

L'expérience archivistique prouva, semble-t-il, les avantages de ce nouveau système. Il correspondait aussi à la conception 'historiciste' de la génération qui était venue aux Archives par l'enseignement des Ranke, des Droysen, des Sybel et autres grands hommes de l'école historique allemande. Le principe de provenance n'était pas seulement un 'truc' d'archiviste : c'était l'application du principe de 'croissance historique' aux sources de la recherche nées de l'évolution historique.

Cependant, du fait que le classement par matières avait régné sur les archives pendant bien des décennies et que l'application du principe de provenance entraînait un reclassement de la plus grande partie des fonds du Geheimes Staatsarchiv, il n'est pas surprenant que ce nouveau système se soit heurté à une vive opposition de la part des archivistes traditionalistes de cette institution. Leur porte-parole fut le "tout-puissant" Paul Hassel, "qui était venu au pouvoir comme favori de Max Duncker, le prédécesseur de Sybel". Pendant la guerre franco-prussienne de 1870, Hassel, docteur en philosophie de l'université de Berlin, avait été reporter du Preussischer Staatsanzeiger auprès de la IIIe Armée; on peut penser que le Prince héritier Frédéric-Guillaume, qui commandait cette armée, le recommanda à Duncker et l'aida à faire carrière aux Archives. Malheureusement pour lui, son attitude autoritaire indisposa les plus vieux 'archivistes privés d'Etat soucieux de défendre la dignité de leur fonction. Ils s'allièrent donc à la jeune génération pour convaincre Sybel de la nécessité d'un nouveau système de classement. Nous ne connaissons pas, bien entendu, tous les détails du conflit qui aboutit à la promulgation du Règlement de 1881, mais il est certain que celui-ci marqua une nette victoire du front anti-Hassel. Hassel démissionna du Geheimes Staatsarchiv et, en juillet 1882, fut nommé directeur des Archives centrales d'Etat à Dresde : une fois encore, l'influence du Prince héritier, futur empereur Frédéric III, avait dû jouer en sa faveur.

La voie était libre désormais. Comme le dit Meinecke "l'idée de classer les documents selon leur provenance insuffla une soudaine et incroyable énergie dans les archives tout entières, car les bureaux d'enregistrement de toutes les administrations devenaient dès lors des organismes vivants, chacun avec son propre principe de vie, et les différentes personnalités reprenaient toute leur valeur avec leurs traditions et leurs tendances individuelles". Quand Meinecke entra au Geheimes Staatsarchiv le 15 avril 1887, le grand travail de reclassement des archives selon le nouveau système était loin d'être terminé, et il put encore être le témoin de "l'enthousiasme qui avait inspiré ses pionniers".

Comme on vient de le voir, Lehmann n'était pas le seul parmi les jeunes archivistes à demander le changement des méthodes de classement. Mais quel fut exactement son rôle dans l'élaboration du nouveau principe ? Bailleu, dans son exposé de 1902 devant le congrès des archivistes allemands, fit allusion à la génération d'archivistes qui étaient entrés au Geheimes Staatsarchiv sous la direction de Sybel ou peu après et qui croyaient à la nécessité de réorganiser toutes les archives sur la base du principe de provenance 7, mais il ne mit pas en lumière l'importance de Lehmann dans cette évolution. Ce silence peut s'expliquer par les mauvaises relations qu'entretenait alors Lehmann avec ses anciens collègues et amis des Archives berlinoises. Dans sa biographie de Scharnhorst, il avait mis en pièces l'interprétation historique traditionnelle de la guerre de libération après l'occupation napoléonienne, et sa thèse de la responsabilité de Frédéric II dans le déclenchement de la guerre de Sept Ans l'avait définitivement brouillé avec les historiens prusses officiels. Son nom était devenu impopulaire. Lehmann lui-même, dans son autobiographie, affirme que le principe de provenance était son oeuvre personnelle, sans mentionner ses collaborateurs : "Je jugeai possible d'améliorer le classement des archives en le fondant sur le principe de provenance, qui, je crois, est aujourd'hui universellement accepté ; ce fut important pour les archives et non dépourvu d'in térêt pour l'Etat". Si Bailleu jugeait bon de ne pas citer le nom de son ancien collègue, coupable d'avoir rompu avec le credo officiel des historiens prussiens, Lehmann de son côté négligeait de rappeler que, dans son combat pour les nouvelles idées, il avait eu l'appui courageux des plus jeunes archivistes du Geheimes Staatsarchiv.

En effet, bien qu'il eût dirigé la lutte, Lehmann n'avait pas été seul àla mener. Meinecke entré aux Archives quand Lehmann y était encore, et qui avait dû y recueillir beaucoup d'échos des événements qui avaient secoué la maison six ou sept ans plus tôt, reconnaît le rôle dirigeant de Lehmann mais aussi l'appui de ses collègues. "Lui d'abord, mais aussi Bailleu et Hegert", écrit Meinecke "insistèrent sur la nécessité de classer les documents selon leur provenance historique, c'est-à-dire en respectant l'ordre naturel qu'ils avaient reçu dans les bureaux d'enregistrement de leurs administrations d'origine". Si les insuffisances des anciennes méthodes de classement semblaient évidentes aux archivistes de la jeune génération, et si ceux-ci discutaient fréquemment entre eux de ce que devait être le meilleur système àsubstituer à l'ancien, c'est indubitablement Lehmann, avec son caractère énergique et dynamique, qui fit triompher ces nouvelles idées : victoire dans laquelle son étroite association avec Sybel et sa réputation comme une des 'valeurs montantes' du monde archivistique, sinon académique, durent jouer un rôle de premier plan.

Il semble ironique que l'un des changements les plus importants et les plus durables de la science archivistique ait été mené à bien par un homme pour qui la profession d'archiviste ne représentait qu'un pis-aller. Dans son discours de réception à l'Académie des Sciences de Prusse, où il avait été élu après la publication de son livre sur Scharnhorst, il mit l'accent sur l'importance des archives pour la recherche. "Toute recherche en histoire moderne doit commencer par les archives, et c'est pourquoi l'archiviste qui aborde son travail avec un sens élevé de sa responsabilité a l'avantage sur l'historien qui ne visite les archives qu'occasionnellement." Mais "l'histoire n'est pas seulement un résumé des documents", car "une accumulation de pierres de construction, même symétrique, n'est pas un édifice". Nulle part dans le discours il n'est question du principe de provenance ni du rôle de Lehmann dans son élaboration.

L'élection à l'Académie des Sciences, la biographie de Scharnhorst, l'activité au Geheimes Staatsarchiv avaient fermement placé Lehmann au premier rang de sa profession. Quand les gens parlaient de lui, ils clignaient des yeux comme pour dire "le future directeur des Archives". Mais ceci n'influença pas sa décision lorsque "enfin, enfin" en 1888 l'offre d'une chaire à l'université de Marbourg lui ouvrit "les jours bénis de la liberté".

Dés lors, Lehmann se consacra exclusivement à l'enseignement et àl'histoire. Après la biographie de Scharnhorst, il publia Frédéric le Grand et les origines de la guerre de Sept Ans (1894), qui provoqua de violentes protestations de la part des historiens prussiens et fut à l'origine d'une controverse comme on en avait rarement vu en Europe, puis une biographie du baron de Stein, qui, à son tour, entraîna Lehmann dans une querelle avec Ernst von Meier lorsque celui-ci attaqua sa thèse de l'influence de la Révolution française sur la réforme prussienne. Lehmann continua à combattre pour ce qu'il considérait être la bonne cause contre la majorité des historiens allemands, affirmant toujours que "la politique et l'histoire n'ont pas d'ennemi plus dangereux que le chauvinisme" , que dans l'histoire de la civilisation occidentale il existe des tendances et des relations qui transcendent les frontières nationales, et qu'en dernière analyse "toute histoire est universelle". L'homme qui, dans sa jeunesse, avait été considéré comme un "chevauléger conservateur", devint finalement un chaud partisan de la République de Weimar, tout en restant fidèle à lui-même et à son caractère.

Dans le cours d'une vie aussi riche en conflits et en succès, l'élaboration du principe de provenance pour le classement des archives ne représente certes qu'un épisode mineur. Mais même si la dynamique personnalité de Lehmann ne put finalement trouver son accomplissement dans la minutie du travail d'archiviste, les archivistes peuvent à juste titre être fiers d'avoir compté un tel homme parmi eux, et ils doivent se souvenir avec respect et gratitude de la dette que leur profession a envers lui.


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