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Les archives « témoignent du niveau de développement d'une communauté, de sa richesse et de sa spécificité».
W. I. Smith
Les archives représentent un produit majeur de la civilisation, une ressource culturelle, un élément essentiel du patrimoine de l'humanité. Jusqu'à une époque récente, cependant, la fonction remplie par les services chargés de leur garde avait un caractère passif: ils servaient de centres de dépôt que fréquentaient seulement de rares érudits. Mais dans le monde contemporain issu de la Deuxième Guerre mondiale, les archivistes sont de plus en plus conscients du rôle actif qu'ils pourraient et devraient jouer dans la diffusion de la culture.
Les pages qui suivent traiteront de la nature spécifique des archives et de leur utilisation croissante dans un monde où l'information constitue l'une des forces déterminantes qui façonnent la société.
La nature des archives
Culture, patrimoine: voilà deux termes courants et apparentés dont les définitions varient considérablement selon le contexte. La culture se limite-t-elle aux éléments esthétiques tels que les arts visuels et les arts du spectacle, ou embrasse-t-elle tous les aspects de la vie humaine? Le patrimoine se réduit-il aux éléments matériels tels que les sites et édifices historiques, ou bien est-il fait de la totalité de l'expérience humaine?
Si l'on prenait le mot culture dans son acception la plus large, comme embrassant les aspects politiques, sociaux, religieux, éducatifs, scientifiques, littéraires, artistiques et ludiques de la vie, toutes les acti vités de l'homme seraient culturelles. Dans un sens plus restreint, le terme de «culturel» est généralement appliqué aux produits de l'activité esthétique, artistique et intellectuelle, les arts visuels, la danse, la musique, le théâtre et la littérature. La beauté - beauté de forme, de son, de mouvement et d'expression - est un mot clé dans cette seconde interprétation. Mais que la culture soit définie comme élitiste ou de masse, comme esthétique ou populaire, rares sont ceux qui nieraient qu'il importe au plus haut chef de transmettre aux générations futures les produits les plus marquants de la créativité et de l'expérience humaines, de préserver le patrimoine de l'humanité.
Chose curieuse, si la notion communément admise de culture est de moins en moins restreinte à certains aspects de la vie, on limite de plus en plus le concept de patrimoine aux éléments matériels de l'héritage humain. Cette tendance trouve une illustration frappante dans la Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel qui a été adoptée en 1972 par la Conférence générale de l'Unesco et qui est entrée en vigueur en décembre 1975. L'Article I énonce que sont considérés comme « patrimoine culturel », aux fins de la Convention, les monuments, les ensembles et les sites. Ainsi, au Canada, c'est Parks Canada (l'agence gouvernementale responsable des parcs nationaux et des sites historiques) qui est chargée d'assurer la mise en œuvre de cet instrument, en coopération avec d'autres institutions gouvernementales comme la Direction générale de la faune et les Musées nationaux du Canada. Une Conférence annuelle sur les richesses historiques examine en priorité le problème des sites, parcs et musées historiques. Il existe un organisme responsable de la préservation des édifices historiques, appelé Heritage Canada, et de nombreux groupes héritage ont été créés aux mêmes fins dans les provinces et les municipalités. La situation varie selon les pays, mais la tendance à appliquer le mot « patrimoine » principalement aux structures physiques est quasiment universelle. Bien entendu, le souci de leur préservation se justifie pleinement, car les destructions et détériorations visibles, qui altèrent l'environnement, font une grande impression sur le public en raison du caractère symbolique des monuments en question. Mais si les édifices historiques, les sites, les artefacts et les œuvres d'art constituent un précieux héritage, ils ne forment qu'une partie du patrimoine de l'homme.
A côté des réalisations matérielles, ce patrimoine comprend les produits d'une faculté propre à l'être humain: celle de raisonner, de consigner et de communiquer des idées et des informations. Quelles que soient les richesses qu'un peuple a héritées sous la forme de monuments, un élément essentiel de sa culture est le sens particulier qu'il a de l'histoire, le sens collectif de son identité et de sa continuité. L'homme fonde ce sens de l'identité sur la connaissance du passé qui l'a façonné, lui et la société dans laquelle il vit. Et il a besoin, pour connaître ce passé, de textes imprimés et d'archives (ou, à défaut, d'une tradition orale ancrée dans la mémoire des hommes). Tout cela sert non seulement à recueillir et à exprimer les pensées et les actions, ce qui est déjà d'une portée incalculable, mais encore à éclairer la dimension spatiale inhérente aux produits physiques de la civilisation. Tout être éprouve le besoin instinctif de transmettre à ses descendants son savoir pratique et théorique, mais c'est grâce à sa faculté de consigner pensées et actions que l'homme peut communiquer aux générations postérieures la somme de connaissances et d'expériences sur laquelle repose la civilisation. René Maheu a souligné la valeur culturelle des sources écrites de l'histoire lorsqu'il a dit, au cours de son célèbre échange de vues avec Jean d'Ormesson, en 1974: «... l'approche historique est nécessaire pour appréhender toute réalité culturelle, présente ou passée, car seule cette approche restitue le sens qui est l'essence et le message de la culture ».
En tant que sources d'information, les textes publiés et les archives ont beaucoup en commun. Cette affinité est reconnue dans le programme NATIS (Programme pour le développement des systèmes nationaux d'information) approuvé en 1974 par la Conférence générale de l'Unesco, où les services d'archives et les bibliothèques sont considérés comme faisant partie intégrante de l'infrastructure des systèmes nationaux d'information. Néanmoins, les archives présentent des caractéristiques bien précises qui ont une grande importance du point de vue de la conservation du passé.
En premier lieu, c'est qu'elles sont uniques. Les archives ont ceci de commun avec les monuments et les œuvres d'art qu'elles sont menacées de disparaître et que leur destruction ou leur détérioration représente une perte irréparable, même si le public ne s'en rend pas compte dans l'immédiat. Parce qu'ils sont uniques et fragiles, les documents d'archives ne sont pas accessibles à tous et ne peuvent pas bénéficier d'une large diffusion, contrairement à la plupart des ouvrages publiés
En outre, ils ont une finalité différente. Les publications s'adressent à un public, qui est la communauté tout entière, ou du moins une partie de celle-ci. Les archives, elles, sont produites incidemment dans le cadre d'activités fonctionnelles. Procès-verbaux de réunions, registres financiers d'entreprises, recettes d'impôts sur le revenu, correspondance, tout cela a pour but de faciliter le fonctionnement d'un organisme ou d'informer un ou plusieurs individus. On notera par exemple la différence qui existe entre les rapports annuels publiés par un ministère et les dossiers de ce même ministère, ou entre les discours d'un homme d'État publiés dans le journal officiel et son journal personnel. Les circonstances de leur création confèrent aux archives, et à elles seules, un caractère de parfaite authenticité. Elles sont en même temps plus personnelles, plus intimes, mais aussi plus introspectives et, partant, plus révélatrices du contexte dans lequel elles ont été produites. Leur existence même et leur nature témoignent du niveau de développement d'une communauté, de sa richesse et de sa spécificité.
LE ROLE TRADITIONNEL DES ARCHIVES
Il existe des services d'archives dans toutes les sociétés évoluées depuis plusieurs siècles. Leur création répondait à des fins essentiellement pratiques: il s'agissait de conserver des documents administratifs, de sauvegarder les titres de propriété, les registres d'obligations légales et les rôles d'impôt par exemple. Les documents d'origine privée étaient conservés pour des raisons analogues. Les particuliers gardaient souvent leur correspondance par simple inertie, parce qu'ils avaient de la place disponible et croyaient que leurs papiers resteraient longtemps à l'abri des indiscrétions. Ceci continue et continuera d'ailleurs de se faire. Une révolution s'est produite dans le traitement des documents à la suite de la prolifération des papiers nécessaires en temps de guerre, où l'économie et la vie quotidienne font l'objet de contrôles constants, et l'« Etat providence », dans lequel le citoyen se trouve de plus en plus souvent en contact direct avec l'administration « depuis le berceau jusqu'à la tombe », a pris le relais. De nos jours, tout individu peut communiquer facilement et rapidement avec les gens de sa ville, de sa région, de son pays et même du monde entier pour satisfaire ses besoins intellectuels ou matériels, et pourtant, malgré l'existence du téléphone et de l'avion àréaction, il continue à consigner ses idées, ses désirs et ses souvenirs sur le papier, la pellicule ou la bande magnétique.
En ce qui concerne les archives nationales, leur principal utilisateur est le gouvernement qui les a instituées. Elles contiennent des précédents importants, depuis le protocole régissant les funérailles nationales jusqu'aux plans de mobilisation en cas de guerre. On ne peut pas planifier ou mettre en œuvre une politique quelconque sans se référer au passé. Des études récentes ont amplement montré l'utilité de l'information contenue dans les archives pour la promotion d'à peu près tous les aspects du déve loppement économique, social et politique dans les pays en voie de développement, et ceci est vrai pour tous les Etats. Les systèmes modernes de gestion des documents devraient permettre d'identifier les documents d'intérêt durable, d'assurer leur transfert méthodique aux fonds d'archives et de dépister les informations utiles, mais, parallèlement, les archivistes peuvent rendre de grands services en travaillant en étroite collaboration avec le gouvernement, en prévoyant ses besoins et en signalant aux institutions intéressées les sources de renseignements sur des problèmes d'actualité tels que la mise en valeur des ressources, les transports, l'éducation, les épidémies, les mauvaises récoltes entre autres, de manière à permettre à l'administration de tirer parti de l'expérience acquise antérieurement.
Mais il se trouve que peu après la Révolution française, les archives sont devenues, d'abord en France puis en Angleterre et au XIXe siècle dans la plupart des pays, la chasse gardée des érudits et surtout des historiens de l'Antiquité. On s'en servait principalement pour la recherche historique. Depuis lors, quatre facteurs sont venus favoriser leur utilisation: le droit de communication est moins restreint, les intérêts des historiens se sont diversifiés, de nouvelles disciplines font appel à l'information contenue dans les documents originaux, et des non-professionnels sont venus grossir les rangs des chercheurs.
Bien que le droit d'accès aux archives nationales fût reconnu - dans certaines limites - depuis bientôt deux siècles, leur utilisation pour la recherche historique faisait l'objet de restrictions. Récemment encore, il était normal, dans la plupart des pays, de refuser de communiquer des documents datant de moins de cinquante ans. De ce fait, seul le passé lointain faisait l'objet de recherches approfondies et les spécialistes de l'histoire moderne, et àplus forte raison contemporaine, étaient obligés de baser leurs travaux principalement sur la documentation publiée. Une tendance à la libéralisation marquée par exemple par l'approbation, en 1968, par le Conseil international des archives, d'une règle de trente ans, et par l'adoption du United States Freedom of Information Act (1966) a eu pour effet de rendre accessible une grande quantité de matériaux scientifiques et d'accroître considérablement la clientèle de la plupart des archives; il en est résulté beaucoup d'ouvrages historiques qui sont venus informer un nombre croissant de lecteurs sur le passé récent.
Un autre facteur a favorisé le recours aux archives pour la recherche historique: le changement d'attitude des historiens. Les premières histoires étaient des récits attrayants et bien écrits, mais qui n'étaient pas fondés sur des documents originaux. L'école scientifique du XIXe et du XXe siècles, au contraire, a recherché l'exactitude et l'objectivité, et les historiens basent maintenant leurs travaux sur un examen exhaustif des archives. Le volume accru de sources disponibles a entraîné une augmentation considérable du nombre et de la diversité des ouvrages historiques; le souci de la précision s'est accru et la critique professionnelle est devenue plus exigeante. En même temps qu'ils rendaient un service essentiel à la communauté en expliquant le passé et en le mettant en relation avec le présent, les chercheurs contemporains ont abordé l'histoire dans une nouvelle optique: cessant d'accorder la première place aux événements militaires, constitutionnels et politiques, ils se sont davantage intéressés aux questions économiques et sociales, ce qui a donné lieu a deux types d'études: d'une part, des études générales de l'évolution sociale et, d'autre part des études spécialisées. La découverte de l'ordinateur a suscité des recherches quantitatives qui découlent directement de la disponibilité accrue de documents utiles contenus dans les fonds d'archives.
Cette disponibilité nouvelle a attiré de nouveaux usagers vers les archives. Traditionnellement, les historiens en étaient les principaux utilisateurs, mais àprésent un nombre croissant de spécialistes d'autres disciplines - économistes, sociologues, politologues, géographes et savants par exemple - en découvrent l'intérêt pour leur travail.
Ce qui est tout aussi significatif, c'est que les produits de la recherche professionnelle, malgré leur importance pour la communauté, ne satisfont pas toujours les besoins du grand public. Celui-ci est de plus en plus conscient de l'intérêt de l'histoire, comme le montrent le nombre croissant de publications historiques qui se vendent très bien et le fait que la proportion d'auteurs non professionnels augmente sans cesse. Ainsi, au Canada, des historiens amateurs ont écrit près de la moitié des cinq cents ouvrages parus entre 1967 et 1972; eux aussi se sont servis des archives, et surtout de documents privés. Beaucoup de lecteurs qui consultent les archives n'ont pas l'intention de publier les résultats de leurs recherches: ce sont par exemple des étudiants qui préparent des dissertations, des généalogistes et d'autres personnes pour qui la recherche constitue un passe-temps intéressant.
Les archives et la diffusion de la culture
Jusqu'à une époque toute récente, la plupart des archives avaient un rôle assez passif. Elles recevaient des documents émanant de l'administration ainsi que de nombreux dons faits par des sociétés et des particuliers soucieux de mettre leurs papiers en sécurité. Leurs portes étaient ouvertes (ou entrouvertes) aux chercheurs. Les archivistes vaquaient au classement des documents anciens et préparaient des instruments de recherche documentaire pour les générations présentes et futures. Les archives remplissaient des fonctions importantes, mais leur horizon était limité. Les bibliothèques et les musées avaient davantage conscience de la nécessité de sauver de la négligence des éléments culturels périssables tels que les papiers et registres privés.
Après 1945 cependant, les fonctions tant administratives que culturelles des archives ont fait l'objet d'une évaluation sérieuse: on a même parlé, ce qui est un peu exagéré, de « révolution ». Ce ré-examen a pris diverses formes dont plusieurs découlaient directement de la nouvelle technologie. Dans ce contexte, deux innovations présentent un intérêt particulier: l'approche positive en matière d'acquisition et l'approche dynamique en matière de diffusion.
En matière d'acquisition, la nouvelle politique a découlé avant tout de l'abondance des documents émanant des administrations, des sociétés privées et des particuliers, ainsi que de la prolifération des instruments servant àenregistrer tout ce qui se passe dans notre monde en pleine évolution. Le problème était à la fois d'ordre quantitatif et qualitatif. Il fallait que les archives et les établissements apparentés utilisent leurs ressources limitées de la manière la plus efficace possible pour sélectionner une quantité maniable de documents, sans négliger pour autant l'information apportée par de nouveaux supports. Cette nouvelle vision de l'administration des archives a poussé les institutions concernées à s'occuper plus activement de créer, de conserver ou de détruire des séries de documents traditionnels sur papier, à utiliser au maximum le film ou la bande et à rechercher les documents iconographiques présentant le plus grand intérêt potentiel. Elle a même incité les archivistes àse lancer dans de nouvelles activités telles que l'enregistrement de la tradition orale et de l'histoire orale.
L'approche plus dynamique dans le domaine de la diffusion est due en grande partie à la démocratisation de la culture et des moyens de communication, et au fait que le public, mieux éduqué et mieux informé, est devenu plus conscient de son environnement physique et culturel, ce qui s'est traduit par un intérêt passionné pour l'écologie et le patrimoine local, régional, national et universel.
On a compris que, si l'évaluation objective de la documentation et sa présentation sous la forme d'une synthèse intellectuellement satisfaisante incombent toujours aux érudits et aux historiens, il y a place aussi pour une appréciation plus instinctive et plus émotionnelle des documents. Une des principales qualités des archives est qu'elles ont Un impact considérable sur le lecteur, le spectateur ou l'auditeur, qui capte leur message sans qu'il ait (té analysé et interprété au préalable par l'historien. Cette démarche est celle qui aide le mieux à comprendre la réalité d'une époque révolue. C'est une expérience exaltante qui permet de s'identifier avec un auteur et avec Un événement ou un moment précis dans le temps. Quand les archives sont présentées à des millions d'individus par l'intermédiaire des médias, elles leur donnent l'impression de partager une expérience vécue et cela crée un sentiment d'identité collective qui favorise l'harmonie des relations entre les hommes.
Il est vrai aussi que les archivistes avaient des mobiles plus égoïstes. Traditionnellement, seule une infime partie de la population avait des contacts directs avec eux. Or, si le reste pouvait faire un usage intéressant et fructueux des documents, les archives rempliraient beaucoup mieux leur fonction. Leur prestige en serait grandement rehaussé et il leur serait plus facile d'obtenir les fonds, les installations et le personnel dont elles ont besoin pour acquérir et conserver des documents du passé et en faciliter l'accès aux générations présentes et futures.
Ainsi les archivistes sont devenus des agents culturels actifs dans la diffusion du matériel qu'ils détiennent. Cette diffusion a pris de nombreuses formes, comme on a pu le voir lors de la Table ronde internationale des archives qui s'est tenue à Ottawa à l'automne 1974. Le rapport de cette réunion paraîtra bientôt, mais il serait intéressant d'ores et déjà de passer en revue les divers éléments de ces programmes de diffusion ou d'extension, dont certains existent depuis de nombreuses années mais dont la plupart sont récents et même en cours de préparation dans certains pays. Les exemples donnés plus loin seront surtout tirés de l'expérience des Archives publiques du Canada, que l'auteur connait particulièrement bien. L'activité de cette institution a reçu une grande impulsion en 1972 lorsque le gouvernement du Canada a entrepris, dans le cadre de sa politique culturelle, de démocratiser et de décentraliser les ressources et les services culturels dans l'intérêt du public canadien
DECENTRALISATION
Afin d'assurer la décentralisation des archives au Canada, des microfiches, des copies des textes originaux les plus importants, y compris des dossiers de premiers ministres et des documents relatifs à l'immigration et à la mise en valeur des ressources, ont été déposés dans les dix Fonds d'archives des provinces. A cette date, 7250 bobines de microfilms ont été distribuées, ce qui a permis à plusieurs milliers d'utilisateurs potentiels qui ne pourraient pas fréquenter les archives nationales d'accéder aux matériaux de recherche. Des cartes, des dessins et d'autres documents suivront. Aux Etats-Unis, l'établissement de fonds régionaux administrés par les Archives nationales constitue un moyen intéressant d'assurer la décentralisation des documents originaux.
PUBLICATIONS
La plupart des publications des archives sont des instruments de recherche documentaire qui renseignent sur les sources disponibles. Elles sont de divers genres. Selon le statut des institutions, il y a des listes complètes des sources disponibles dans un pays tout entier, tel le Catalogue collectif des manuscrit des archives canadiennes (ULM), des catalogues où sont recensés tous les textes qu'on peut trouver dans un fonds de dépôt, comme les catalogues généraux des manuscrits et documents détenus par les Archives publiques du Canada, et des inventaires de documents d'un type précis ou relatifs à un sujet ou une période donnée (des inventaires de microfilms, par exemple) et des inventaires détaillés de séries ou collections précises. Les instruments de recherche ne sont pas seulement disponibles dans les dépôts, sous forme de fiches ou de documents dactylographiés ou miméographiés: ils sont aussi publiés sur microfiches et mis en vente dans le pays et même à l'étranger.
Les rapports annuels destinés en priorité aux ministres ou aux fonctionnaires et à divers services d'archives comprennent souvent des listes d'acquisitions et, vu l'intérêt considérable qu'ils présentent pour les chercheurs et les donateurs, ils font souvent l'objet aujourd'hui d'une large diffusion.
Les brochures d'information contenant des renseignements généraux sur les archives, leurs divisions ou services spéciaux (comme les services de recherche ou de reproduction) sont destinées en général aux chercheurs, mais certaines s'adressent au grand public. « Sur la piste de vos ancêtres au Canada », « La sauvegarde de vos documents », « La photographie canadienne... Qui s'en occupe? » en sont des exemples.
Les archives publient assez rarement elles-mêmes des documents car l'opération est coûteuse et le marché restreint, mais dans la plupart des cas, elles apportent une contribution substantielle à ce type de publication. Ainsi, aux Etats-Unis, la National Historical Publications and
Records Corporation, qui est présidée par le United States Archivist, patronne la publication des dossiers des présidents américains.
Les Archives publiques du Canada ont elles-mêmes publié une série de documents constitutionnels et autres, dont le plus récent est Nouveaux Documents sur Champlain et son époque, 1560-1622.
La plupart des archives publient des catalogues d'exposition, mais ils varient considérablement sur le plan du nombre, de la qualité et de la diffusion. Il arrive qu'ils servent de base à d'importances publications destinées au grand public. La série intitulée Publications des Archives publiques du Canada, qui est publiée en coproduction avec l'University of Toronto Press, en est un exemple. Elle comprend notamment les publications suivantes: Archives: Mirror of Canada Past 1872-1972, Relentless Verity (photographies militaires prises depuis 1885) et Braves and Buffaloes: Indian life in 1837. Ces publications, toutes bien illustrées, ont connu un grand succès.
Des fac-similés de documents et de cartes géographiques ont paru en petite quantité dans plusieurs pays. Les fac-similés de sceaux sont très prisés par le grand public, surtout en Belgique, en Grande-Bretagne et en France.
La production de diapositives en couleur devrait contribuer à mettre les archives à la portée du public et elle présente un grand intérêt pour les services éducatifs. Au Canada, l'Office national du film distribue des pochettes de diapositives sur des thèmes précis. Des diapositives publicitaires illustrant le travail des archives ont été montrées à des groupes de visiteurs et ont circulé au Canada. Les films publicitaires sont plus rares, mais il en existe en France, en Pologne et en Malaisie.
LES EXPOSITIONS
Les expositions constituent le moyen le plus répandu d'ouvrir les fonds d'archives au grand public. Certes, la fréquence et l'importance des expositions, comme le nombre de leurs visiteurs, varient considérablement, mais presque tous les services d'archives possèdent une surface d'exposition. Il est rare qu'un budget ou un personnel spécial soit affecté aux expositions et le nombre de leurs visiteurs est souvent inférieur à mille par an, mais on connaît des exceptions remarquables. Le programme d'expositions le plus impressionnant est peut-être celui des Archives nationales des Etats-Unis. Près d'un million de personnes viennent chaque année visiter l'exposition permanente où sont notamment présentées la Déclaration d'Indépendance, la Déclaration des Droits et la Constitution américaine, dont des milliers de fac-similés sont vendus sur place, ainsi que d'autres expositions qui changent tous les six mois ou plus souvent. La section des expositions et des programmes éducatifs est responsable des recherches préalables, de la conception des expositions et de l'accueil des visiteurs ou des groupes. En France, le Musée de l'Histoire de France, aux Archives Nationales, fait un usage remarquable des expositions pour illustrer l'histoire. Des fonctionnaires y ont spécialement pour tâche de préparer des expositions temporaires qui accueillent vingt mille visiteurs environ par an, en plus des groupes scolaires.
De nombreux services d'archives répugnent à faire de grandes expositions parce qu'elles coûtent cher et que leur préparation absorbe le temps du personnel. Le programme des Archives publiques du Canada est un bon exemple d'utilisation maximale des expositions. Il prévoit quatre grandes expositions et davantage de petites chaque année. Chaque exposition est une entreprise collective à laquelle participent la division des expositions, responsable de la conception, de la mise en place et des transports, un archiviste chargé des recherches, de la sélection des pièces et de la préparation du catalogue, et des fonctionnaires responsables des publications et des relations publiques. Les expositions sont inaugurées par le gouverneur général, le premier ministre ou le ministre compétent, au cours d'une réception àlaquelle sont invités des journalistes qui en assurent le reportage; des interviews sont organisées à la télévision et à la radio et souvent suivies d'articles sur le thème de l'exposition dans les journaux. La plupart des expositions sont conçues pour être itinérantes et font généralement le tour des archives et galeries du pays. Les catalogues servent souvent de base à des publications destinées au grand public et il est arrivé que des films éducatifs soient tournés sur les expositions pour être projetés dans les écoles. Enfin, les documents exposés font souvent l'objet de séries de diapositives. Comme exemple, on peut citer l'exposition sur l'immigration dans les prairies canadiennes entre
1870 et 1914, où étaient présentés des documents gouvernementaux et des papiers privés, des affiches, des journaux, des cartes et des photographies. Les journaux, la télévision et la radio ont fait des reportages sur l'inaugu ration, qui a été présidée par le ministre compétent. L'archiviste qui avait préparé cette manifestation a été interviewé à plusieurs reprises par la télévision. L'Office de télévision éducative de l'Ontario a tourné un film en couleur de trente minutes, commenté par un immigrant qui avait vu l'exposition. Ensuite, les documents originaux ont été remplacés par des fac-similés et le Ministère de la main-d'œuvre et de l'immigration s'est chargé de faire circuler l'exposition dans le pays pendant deux ans.
Récemment, une autre expérience intéressante a montré comment on pouvait mettre les archives à la portée du public. Plusieurs centres commerciaux d'Ottawa ont exposé des fac-similés d'anciennes cartes de la ville. Ceux-ci ont connu un grand succès et ont éveillé l'intérêt de nombreuses personnes qui n'entrent à peu près jamais dans des archives ou des galeries; en outre, un livre de reproductions s'est très bien vendu. D'autres expositions ont également eu lieu dans des aéroports et des halls d'hôtel. Si une exposition ne doit attirer que quelques milliers de visiteurs, on peut hésiter à lui consacrer des sommes importantes, mais s'il suffit d'augmenter légèrement la dépense pour atteindre un million de visiteurs, alors on doit la considérer comme un investissement culturel rentable.
LES MOYENS DE GRANDE INFORMATION
Les archives recourent assez peu aux moyens de grande information pour faire connaitre leurs services au public. Ceci n'a rien de surprenant, car les nouvelles concernant les archives doivent rivaliser avec les autres actualités pour retenir l'attention du public Les journaux publient quelques annonces payées, des déclarations officielles basées sur des communiqués de presse, des comptes rendus d'interviews et des articles sur les cérémonies, les nominations, les constructions ou les acquisitions. Presque toujours, le nombre et la longueur des articles dépendent de l'initiative des archivistes, qui doivent être en relation étroite avec les journalistes intéressés et savoir quelles sont les nouvelles qui ont un caractère d'actualité. Toutefois, les richesses des archives demeurent en grande partie inexploitées par les journaux. Au Canada, et sans aucun doute dans d'autres pays, certains journaux consacrent cependant une rubrique quotidienne ou hebdomadaire à l'histoire locale à partir des archives. C'est un bon moyen de faire connaître l'histoire à la population.
L'utilisation des périodiques est plus répandue. Certaines publications de services d'archives sont même remarquables, notamment Prologue, que font paraître les Archives nationales des Etats-Unis. Il existe de plus en plus de périodiques, de revues ou de bulletins d'associations professionnelles et d'articles écrits par des archivistes dans des périodiques où l'on s'intéresse àdes sujets tels que la gestion des documents, la photographie, l'histoire orale, la généalogie, la conservation et de nombreux autres sujets historiques. Mais ces périodiques s'adressent à une minorité. Au Canada, des articles portant sur les Archives publiques parus dans le
Reader's Digest et le Weekend Magazine (supplément hebdomadaire de plusieurs journaux) ont atteint près de deux millions de lecteurs.
La radio est un autre support peu utilisé. En 1974, les archives n'ont fait l'objet d'émissions importantes que dans trois pays: le Canada (440 minutes), le Luxembourg (400 minutes) et la Pologne (225 minutes). La radio pourrait pourtant jouer un grand rôle en diffusant des émissions à l'usage du grand public basées sur les archives; ainsi la radio canadienne a organisé quelques programmes et séries de débats à partir de textes tels que des journaux de pionniers, des livres de bord, ou les premiers documents des services secrets.
La télévision, bien sur, est la plus apte à toucher le grand public, mais elle ne fait pas une grande place aux archives dans ses programmes. Les Archives publiques du Canada ont pris des dispositions pour qu'une chaîne locale diffuse tous les mois une émission de quinze minutes sur leurs activités; en outre, la télévision nationale retransmet des interviews sur les expositions, les acquisitions et autres événements. La télévision française et la télévision luxembourgeoise montrent parfois des films sur les archives. Cependant, l'impact indirect des documents d'archives est bien supérieur à celui de ces émissions occasionnelles qui portent directement sur les services d'archives, car on utilise beaucoup les archives visuelles, par exemple les photographies et les films, dans les émissions et dramatiques historiques qui atteignent un immense public.
LA SEMAINE DES ARCHIVES
La semaine des archives organisée en Pologne tous les cinq ans contribue beaucoup à la promotion des archives. Son objectif est de renseigner le public sur le rôle et la fonction des archives, de l'amener à prendre conscience de la richesse de leurs ressources, et de développer une coopération plus étroite avec l'administration et avec les établissements éducatifs, scientifiques et culturels du pays. Ainsi, en 1973, il y a eu des journées de « portes ouvertes » aux archives, accompagnées de conférences données par des journalistes et des éducateurs et de projections de documentaires et de diapositives en couleurs. Ces manifestations, auxquelles tous les organes d'information se sont intéressés, ont influencé une partie importante de la population. Au Québec, en 1976, l'Association des archivistes québécois a organisé, sur une plus petite échelle, une journée des archives. Le Conseil international des archives a adopté cette idée et en 1978 plus de cent Etats membres organiseront une semaine des archives.
LES SERVICES ÉDUCATIFS
Ce sont sans doute les établissements d'enseignement qui peuvent faire le plus pour promouvoir l'utilisation et la diffusion des archives. Lorsque les ressources des archives seront exploitées dans le cadre de l'enseignement scolaire de l'histoire de manière à stimuler le sens de l'identité nationale et àapprofondir la connaissance du passé, chacun aura beaucoup plus conscience du patrimoine culturel qu'il a hérité. Toutefois, l'importance des obstacles àfranchir n'autorise pas encore un optimisme excessif dans ce domaine. Les restrictions dictées par la nécessité de préserver des documents uniques, par l'insuffisance du personnel et des installations disponibles dans la plupart des fonds de dépôt, les problèmes de sélection des documents et le coût élevé de la fabrication de copies utilisables dans les salles de classe, tout cela a jusqu'ici limité l'utilisation des archives. Cependant, presque tous les services d'archives coopèrent avec les établissements d'enseignement et dans certains pays ils font partie intégrante du système éducatif.
Les services éducatifs des archives sont chargés d'organiser des visites guidées, de commenter les expositions, de faire des conférences à partir de documents originaux ou de diapositives et d'assurer la fabrication de copies pour l'enseignement de l'histoire dans les écoles. Dans de nombreux pays, les visites aux archives sont irrégulières, sans préparation, et ne concernent qu'un nombre limité d'élèves. Toutefois, les institutions de quelques pays - la France et la Grande-Bretagne notamment - ont mis en place des services éducatifs bien organisés
En France, des services éducatifs ont été créés en 1950 aux Archives Nationales et en 1951 dans les départements. Des enseignants travaillant à plein temps font visiter le Musée de l'histoire de France à des groupes scolaires, commentent pour eux les expositions et leur vendent des pochettes de reproductions. Dans la plupart des départements français, un personnel enseignant à temps partiel accomplit la même tâche, en collaboration avec les directeurs des services d'archives. Des concours réservés aux élèves de 14 à 19 ans ont lieu tous les ans. L'expérience des services d'archives des comtés de Grande-Bretagne est également inté ressante. Un groupe de travail de la Society of Archivists a récemment mené une enquête sur l'utilisation des archives dans l'enseignement. Les réponses au questionnaire et les déclarations d'archivistes et de professeurs ont confirmé la valeur des archives pour l'enseignement de l'histoire et révélé l'éventail considérable de services éducatifs existant dans la plupart des institutions de dépôt. Le groupe de travail est arrivé aux conclusions suivantes: les archivistes devraient inclure les activités éducatives dans leurs tâches quotidiennes; chaque institution devrait établir à cette fin un service placé sous la direction d'un fonctionnaire et travailler en étroite coopération avec les autorités de l'enseignement; une salle devrait être réservée au matériel éducatif, aux appareils de photocopie, aux reproductions faites en consultation avec les enseignants et aux expositions.
Il est intéressant de noter que, malgré l'intérêt croissant que les services d'archives accordent à la diffusion de leurs documents, ils ne dépensent que 5% de leur budget pour les activités mentionnées ci-dessus.
Il faut envisager le nouveau rôle culturel des services d'archives en fonction de la valeur globale des documents d'archives et des responsabilités accrues des archivistes Un historien a dit récemment: « C'est pour comprendre notre société, notre patrimoine, que nous devons faire appel aux documents sériés du passé.. C'est dans ces documents que nous serons libérés de l'anonymat. » Il est donc indispensable que de plus grands efforts soient faits pour empêcher les destructions qui produisent l'amnésie sociale, pour préserver les connaissances transmises uniquement par la tradition orale dans de nombreuses parties du monde et pour récupérer d'une manière ou d'une autre des documents qui constituent une partie essentielle du patrimoine national. Des mesures doivent être prises pour assurer la conservation des documents, images ou enregistrements sonores qui intéressent tous les aspects de l'expérience humaine et pour que chacun puisse s'en servir selon ses besoin. Seuls l'appui du public, une conscience accrue de la valeur des archives et une juste appréciation de leur apport à la communauté pourront assurer le succès de ces mesures. De toute évidence, il faudrait développer l'usage du matériel déposé dans les archives ou dans d'autres institutions, tant en raison de la valeur pratique de l'information qu'il contient que parce qu'il constitue une sorte de mémoire collective d'expériences partagées. Les archives continueront à servir en priorité à la recherche historique, qui exige un travail de sélection, d'analyse et des aptitudes littéraires. Par leur nature même, les archives, qui donnent le sentiment de s'identifier personnellement au passé, ont quelque chose de fascinant. Il est difficile de laisser le public, et surtout les étudiants, consulter librement les archives en raison du caractère unique du matériel, de sa fragilité et de son abondance. Mais, à la différence des objets artisanaux, les archives peuvent être reproduites sans trop perdre de leur pouvoir et peuvent, sous cette forme, faire l'objet d'une large diffusion. Le partage de ce précieux héritage avec une proportion plus grande de la population de chaque pays et avec la communauté mondiale tout entière est une entreprise à laquelle doivent s'attacher tous ceux qui croient en la nécessité de préserver le patrimoine culturel.
(Traduit de l'anglais par Ariane Bailey.)
Notes
1 René Maheu et Jean d'Ormesson, « Significations et dimensions nouvelles de la culture », CULTURES, II, 2 (1975), P. 31.
2 Jacques Monet, « Notre patrimoine documenté », in Royal Society of Canada, Preserving the Canadian Heritage/La préservation du patrimoine canadien (Ottawa, 1975), PP. 119-122.