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Chapitre six - Sauvetage des documents endommages par le feu

A. Intervention immédiate
B. Techniques de sauvetage
C. Restauration des pièces brûlées et ayant subi un séchage

 

Les sinistres les plus dévastateurs qui puissent frapper une bibliothèque ou un dépôt d'archives sont les incendies car ils s'accompagnent de fumée, de suie et d'eau. Tout doit être mis en oeuvre pour les prévenir: depuis l'installation de paratonnerres jusqu'à celle de systèmes anti-incendies et d'alarmes. Il convient aussi de réduire les risques d'incendie aux abords des bâtiments, au besoin en débroussaillant et en installant des canalisations d'arrosage pour humidifier la végétation et les toitures trop sèches ou en constituant des équipes d'arrosage dans ce but. Les techniques les plus perfectionnées et les restaurateurs les plus habiles sont impuissants à sauver nombre de matériaux du feu et de ses effets. Aussi les conseils dispensés dans ce chapitre sont-ils donnés dans le fervent espoir que l'on n'aura jamais à les suivre.

Les recommandations formulées dans le chapitre quatre concernant les interventions à prévoir valent aussi bien pour les incendies que pour les inondations. Les conseils qui concernent la préparation en prévision des sinistres et l'intervention immédiate ne diffèrent que dans la mesure où l'ampleur des dégâts et celle des opérations de sauvetage seront plus grandes dans le cas d'un incendie. Il faudra compter non seulement avec les dommages évidents causés par le feu mais aussi avec d'importants dégâts des eaux. Les plans devront prévoir les opérations de sauvetage à mettre en oeuvre après ces deux types de sinistres.

L'intensité que prennent les incendies lorsqu'ils sont alimentés par les matériaux modernes et la rapidité de la propagation de la chaleur et des gaz dégagés mettent en danger des collections situées très loin du foyer initial du sinistre. La chaleur ne fait pas que calciner les matériaux. Les hautes températures altèrent la structure de la cellulose et risquent ainsi de fragiliser même des ouvrages qui n'ont pas brûlé. Le cuir et le vélin se rétractent et les émulsions photographiques se gondolent. En outre, la suie et la fumée qui se déposent sur les objets contiennent des résidus des matériaux consumés et notamment de plastique qui est le plus souvent impossible à enlever.

Si ces avertissements sont destinés à faire prendre conscience de la gravité des dégâts causés par un incendie, il n'en n'est pas moins vrai que certaines pièces sont récupérables dans des collections qui ont brûlé. Tout doit être mis en oeuvre pour sauver au moins les collections auxquelles on attache une valeur culturelle ou une importance prioritaire; toutefois, c'est là une tâche coûteuse et ingrate, une véritable gageure.

Pour des raisons de sécurité, il ne sera sans doute possible de pénétrer dans les locaux sinistrés que quelque temps après l'extinction de l'incendie: de petits foyers pourront encore se déclarer et il importera de vérifier la solidité des planchers et des cloisons. On s'en remettra pour cela au savoir faire des sapeurs pompiers. Avertis suffisamment longtemps à l'avance des préoccupations de l'institution, ils auront conscience des priorités et des contraintes de temps.

Les recommandations ci-dessous sont de nature à faciliter les opérations de sauvetage en cas d'incendie et doivent être considérées conjointement avec celles qui concernent les inondations.

A. Intervention immédiate

Les idées et recommandations énoncées dans le chapitre quatre, section B. sont valables pour tous les sinistres et doivent être suivies. On trouvera dans les points ci-dessous des renseignements complémentaires utiles dans le cas particulier des incendies.

1. C'est sur les tablettes supérieures que les objets auront été le plus calcinés. Le temps étant un facteur important, on sauvera d'abord les articles les moins endommagés des collections les plus prioritaires. Puis on tentera de sauver les plus abîmés ou alors les moins abîmées des pièces classées au deuxième rang des priorités et ainsi de suite.

2. Toute pièce exposée à des températures élevées doit être présumée fragile. Elle le sera encore plus si elle est humide. Il conviendra de la manipuler avec un soin extrême, et souvent de la renforcer au préalable; il peut être utile de soutenir certaines pièces avec du carton fort ou une feuille de polyester pendant le transport des collections dans des entrepôts frigorifiques ou à l'abri dans un local sec.

3. En stabilisant par congélation les pièces qui sont à la fois brûlées et humides, on se donnera le temps de planifier calmement et objectivement la suite du sauvetage. Si les collections sont brûlées mais non humides, il faudra apporter beaucoup de soin à leur emballage et à leur transport dans un autre lieu ou en entrepôt, afin d'éviter de nouveaux dégâts. Toutefois, avant d'emballer des collections endommagées, on s'assurera qu'elles sont absolument sèches afin de prévenir les moisissures. En cas de doute, on les fera si possible sécher à l'air dans une atmosphère stable durant une semaine avant l'emballage. Les pièces brûlées peuvent être placées dans des enveloppes protectrices pour être restaurées ou reproduites sur un autre support ultérieurement, lorsqu'on disposera des moyens financiers et/ou du personnel qualifié nécessaires.

4. Il y a lieu d'étudier de près la possibilité de remplacer les ouvrages et documents exposés au feu, plutôt que de les restaurer. Outre le coût élevé de leur récupération, les livres et manuscrits qui ont été brûlés ou exposés à des températures extrêmement élevées ne retrouveront jamais leur état antérieur ni spontanément, ni entre les mains du restaurateur. La reproduction sur film ou photocopie, l'achat de microfilms ou rééditions, l'acceptation de dons et l'acquisition d'exemplaires neufs sont autant d'options de remplacement valables.

5. Les collections protégées par des cartons et des classeurs et les volumes reliés rangés suffisamment serrés sur les étagères résistent dans une certaine mesure et parfois étonnamment bien à la chaleur et au feu. Les jaquettes en plastique et en papier protègent les livres de la fumée et de la suie. Il conviendra d'inspecter minutieusement chaque article avant d'envisager de le jeter et de le remplacer. Il est souvent possible de rogner des tranches calcinées et de remplacer des couvertures par des reliures de bibliothèque. Les odeurs de fumée peuvent être éliminées par un traitement chimique sous vide. Les taches de fumée et de suie présentes à la surface des matériaux peuvent être atténuées au moyen d'éponges synthétiques qui retiennent les résidus au lieu de les étaler.

6. Les ouvrages rares et les collections spéciales doivent être protégés à tout prix contre les incendies. Leur exposition au feu ou à la fumée et à la chaleur les endommagera mais en amoindrira également la valeur. Tous les sous-sols ou salles abritant des collections de ce genre doivent être équipés de dispositifs d'extinction des incendies, fonctionnant de préférence au halon ou au moyen d'un autre gaz. Il est également important de protéger les pièces en les plaçant dans des cartons ou autres types de conditionnements. Au moment d'établir les plans de sauvegarde de ces collections, on discutera avec des spécialistes de la préservation des meilleures mesures de prévention des techniques de sauvetage les plus fiables qui soient envisageables.

B. Techniques de sauvetage

Les techniques de sauvetage des collections endommagées à la fois par le feu et par l'eau sont sensiblement les mêmes que celles à appliquer en cas de dégâts des eaux uniquement. Toutefois, les articles incendiés demandent à être manipulés avec davantage de précautions. Si des pièces de valeur ont été calcinées ou collées par piles entières, on devra s'adresser à un spécialiste de la restauration des livres et papiers pour tenter d'en récupérer au moins une partie. Toutefois, les ouvrages et documents très peu brûlés et mouillés, dont l'importance justifie la conservation, pourront être séchés comme il est suggéré au chapitre cinq, section D. Le sauvetage des pièces rares exigera que l'on fasse appel à l'expérience d'un restaurateur.

C. Restauration des pièces brûlées et ayant subi un séchage

Comme on l'a souligné, les collections incendiées sont difficiles à remettre en état. Pour traiter et nettoyer les éléments qui sont récupérables, on appliquera les procédures indiquées au chapitre cinq, section E. Il vaut mieux confier à un restaurateur tout travail à faire à la suite d'un sinistre allant au-delà d'un nettoyage élémentaire, du remplacement de la reliure ou de la remise en rayon. Les papiers fragiles peuvent être renforcés à l'aide de papier japonais ou protégés par encapsulation. Les reliures peuvent être remplacées par des reliures de bibliothèque achetées ou confectionnées à la main. Le coût de cette opération est toutefois prohibitif et doit être comparé de près à ceux des autres options mentionnées au chapitre quatre, section A.2. Les odeurs de fumée peuvent être éliminées ou du moins atténuées par un traitement chimique sous vide. En revanche, la suie et la crasse déposées par un incendie sont souvent difficiles, voire impossibles à enlever.

Mieux vaut, il est bon de le rappeler, avoir pour un temps une collection à l'aspect déplaisant que de priver les lecteurs de tout service de bibliothèque, surtout lorsque les articles ne sont pas des pièces rares mais sont d'une grande utilité éducative ou informative. Comme le faisait remarquer récemment un vieil habitué d'une bibliothèque où beaucoup d'ouvrages incendiés avaient été remis sur les rayonnages: "Les livres n'ont peut-être pas un aspect ni une odeur très agréables mais du moins je peux encore les lire".

Si elles ne sont pas trop endommagées, les pièces qui font partie des collections destinées au prêt peuvent être remplacées, micro-filmées ou photocopiées. Les pièces rares appellent des décisions différentes dont aucune ne paraît idéale après un sinistre.

Les opérations de sauvetage en cas d'incendie sont onéreuses et délicates. La solution la moins coûteuse reste la prévention. Il est d'une importance capitale que le personnel demeure vigilant et soit sensible aux problèmes et aux risques potentiels. Malheureusement, tous les établissements culturels sont vulnérables à l'action de pyromanes auxquels plaisent l'atmosphère de tragédie qui entoure les incendies de bibliothèques ou d'archives et l'attention prêtée à ces événements. Que les établissements soient grands ou petits, riches ou moins riches, toutes les collections contiennent des pièces irremplaçables. La perte de la moindre d'entre elles nous appauvrit tous.


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