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II. Les moisissures

Structure des moisissures
Rôle des facteurs environnementaux et nutritionnels dans le développement et la survie des moisissures
Température
Humidité
Substances nutritives

Le lecteur retirera peut-être des pages qui suivent l'impression que nous nous attardons plus que de raison à la structure et à la nature des moisissures. Puisque l'on sait depuis si longtemps s'en défaire par la fumigation, il paraît superflu aux yeux de certains de s'informer sur l'organisme lui-même. En outre, les bibliothécaires sont - on les comprend exaspérés par ces articles qui les invitent à consulter des microbiologistes ou des entomologistes pour identifier les espèces qui s'attaquent à leurs collections. Pourtant, s'il est assez vrai qu'il n'est pas nécessaire d'identifier une moisissure avec précision pour la traiter, il n'en reste pas moins indispensable, pour analyser les problèmes soulevés par le développement de moisissures et choisir le traitement approprié d'avoir une certaine connaissance de l'organisme en cause. Dans la plupart des cas, comme le note Allsopp, il n'est pas nécessaire d'être spécialiste pour déterminer les risques que représente un organisme. Après tout, n'importe qui peut "observer une souris ou un oiseau et affirmer en toute certitude que l'animal est mort ou vivant. Les organismes de ce type sont visibles et identifiables; il est facile de repérer les signes permettant de dire s'ils sont morts ou vivants. Il est rare qu'une souris vivante reste étendue sur le dos, rigide, inanimée, les pattes en l'air. Quand il s'agit de micro-organismes, les réponses sont moins évidentes..." (1).

Comme la nature des moisissures est très mal connue, leur apparition provoque souvent des inquiétudes et des démarches disproportionnées; on va réclamer à corps et à cris la désinfection de l'ensemble des locaux et la création de commissions d'étude pour finalement, bien souvent, ne rien faire. Beaucoup de vieux ouvrages et certaines publications récentes recommandent soit d'isoler les objets atteints dans des sacs en plastique, en attendant de les désinfecter ou de les soumettre à un autre traitement, soit d'éliminer les moisissures de la surface de l'objet par brossage. Si l'on se représente clairement la structure des moisissures et si on a une idée des raisons de sa présence et de son développement, on est plus à même de Juger du bien-fondé des recommandations contenues dans la littérature et de choisir en connaissance de cause le traitement approprié. Un exemple dans le cas évoqué plus haut, l'isolation d'un objet dans un sac en plastique au premier signe visible de moisissure va tout simplement se solder par la création d'un microclimat qui risque d'accélérer le développement des colonies et donc de provoquer de sérieux dégâts cependant qu'on attend un traitement ou qu'on en discute. Le simple brossage n'élimine que la partie visible des moisissures, disperse les spores et enfonce l'appareil végétatif, qui ne se voit pas dans l'épaisseur de l'objet infecté. Nous reviendrons plus loin de façon détaillée sur les techniques de traitement; contentons-nous ici de les évoquer pour bien montrer l'importance de ce chapitre et du suivant. A eux deux, ils permettent de prendre des décisions avisées. Il faut avoir des idées claires sur l'organisme que constitue la moisissure, car la nature de celle-ci, les raisons de sa présence et le stade de développement auquel elle est parvenue dictent à la fois le traitement spécifique qu'il convient d'appliquer et le temps dont on dispose pour agir.

 

Structure des moisissures

Le mot moisissure est communément employé pour désigner des champignons microscopiques dont la propagation se fait au moyen de spores. La prévention du développement de moisissures par élimination des spores présentes dans l'environnement est irréalisable. Les spores, qui causent les moisissures, sont en effet pratiquement présentes dans tous les environnements et la distribution des espèces est relativement uniforme dans le monde entier. La détérioration d'origine micro-biologique revêt certes des proportions extrêmes dans les climats tropicaux et nettement plus modérées dans des climats tempérés; mais toute la différence tient à l'envergure du phénomène et non à sa nature. La chose qui joue en faveur des moisissures, sous les tropiques, c'est l'existence non pas de souches exceptionnelles (ou particulièrement virulentes) mais bien plutôt de conditions idéales.

Parmi les très nombreux champignons isolés et identifiés sous les tropiques, il ne s'est pas trouvé un seul genre dont on puisse dire qu'il soit typiquement tropical ou uniquement présent dans les régions tropicales (2).

La plupart des moisissures qui intéressent les bibliothécaires et les archivistes comportent deux structures différentes, l'une végétative, l'autre reproductrice. L'appareil végétatif se caractérise par une ramification de filaments incolores appelés hyphes. Ces hyphes, dont l'ensemble constitue le mycélium, poussent leurs ramifications à travers le papier ou tout autre substrat et sont absolument invisibles à l'oeil nu. Ils constituent le système végétatif du champignon. Leur présence précède le développement visible de la moisissure. Une fois le mycélium étalé, la moisissure se reproduit au moyen des spores externes qui apparaissent sur les hyphes. Dans le cas de la plupart des moisissures qui intéressent les bibliothécaires, l'hyphe produit des tiges connues sous le nom de conidiophores, qui produisent à leur tour des phialides, lesquels sont les éléments colorés de la moisissure. Il s'agit là de l'appareil reproducteur de la moisissure.

Les moisissures ont été admirablement équipées par la nature pour survivre. Les spores produites se classent en deux grandes catégories. La première est celle des spores qui se produisent vite et en grandes quantités, mais qui résistent très mal au dessèchement, à la lumière du soleil et autres facteurs climatiques défavorables. Elles permettent le développement rapide des colonies lorsque les conditions sont favorables. L'autre type est celui des spores qui résistent beaucoup mieux aux conditions défavorables. Ces spores sont capables de demeurer dormantes et permettent à l'organisme de traverser sans disparaître de longues périodes d'adversité climatique (3).

Dans le cas de nombreuses moisissures, le stade de la sporulation mis en évidence par l'apparition des Phialides colorés est précédé par la croissance d'une substance duveteuse, grise, visible à l'oeil nu. Si l'on élimine la moisissure à ce stade, avant le début de la sporulation et de détériorations très graves pour le substrat, on voit rarement apparaître des taches de moisissures. Cela ne veut pas dire que le substrat ne subira pas de dégâts, mais du moins ceux-ci ont-ils des chances d'être grandement atténués.

La cause exacte des taches, souvent décelées après élimination des moisissures, ou encore dans des colonies mortes ou dormantes de même que le délai d'apparition de ces taches sont difficiles à déterminer. Les taches semblent généralement produites par des colonies mûres qui ont pu bénéficier d'un développement prolongé; cependant, certaines moisissures sont des chromogènes connus et peuvent produire des modifications étendues de la couleur du substrat, lors même que leur développement est limité (4). Belyakova a identifié de nombreux genres de champignons qui produisent des taches sur le papier, que celui-ci soit pénétré par le mycélium ou par les pigments que produit le champignon. La couleur des taches ne suffit pas pour déterminer avec exactitude le type de moisissure qui les a provoquées. Par exemple, Pénicillium frequentans produit des taches qui sont jaunes dans certains cas et roses dans d'autres (5). Il reste beaucoup de recherches à faire pour être à même de déterminer si les moisissures provoquent l'apparition de taches par digestion des éléments nutritifs contenus dans le substrat et évacuation des déchets, sous l'effet d'acides libérés durant l'hydrolyse de la cellulose, comme certains auteurs inclinent à le penser, ou tout simplement par la présence de chromogènes à l'intérieur des cellules de la moisissure proprement dite.

Outre les champignons microscopiques, qui nous intéressent particulièrement dans la présente étude, il existe deux autres types de moisissures qui peuvent endommager les ouvrages de bibliothèque. Les taches de rouille ou rousseurs, expression couramment employée pour désigner les petites taches brunâtres que l'on voit sur les vieux papiers, demeurent un mystère. Leur nature et leur cause exactes nous échappent encore. Dard Hunter, observant qu'avant 1501 on ne voyait guère de rousseurs sur les papiers d'édition, attribue leur apparition à partir de cette date à l'augmentation de la demande de papier qui va amener les papetiers à réduire la quantité d'eau utilisée et ne leur laissera plus suffisamment de temps pour "épurer suffisamment les fibres" (6). Dans les années 1920, Beckwith constatait que les rousseurs étaient d'ordinaire associées à la présence de fer dans le papier (7), induisant chez d'autres auteurs la conviction que les rousseurs s'expliquaient par la présence de métaux demeurés à l'intérieur du papier pendant sa fabrication et que l'apparition du phénomène coïncidait avec l'invention de la pile raffineuse ou pile hollandaise, à la fin du XVIIe siècle. Il se peut que la présence de fer à l'état de trace soit un élément nécessaire à la rousseur; néanmoins, l'existence de rousseurs, appelées hoshi (étoiles), dans de très vieux papiers Japonais dont les fabricants avaient utilisé des procédés traditionnels pour le raffinage des fibres et la mise en feuilles du papier, tendrait à indiquer que la présence de fer demeuré à l'intérieur du papier du fait de l'utilisation de procédés de fabrication occidentaux ne suffit pas à expliquer le phénomène. Si l'on n'a pas encore réussi à produire des rousseurs en laboratoire, nombre de spécialistes sont aujourd'hui convaincus que leur présence est due à un phénomène de nature micro-biologique. En 1984, un chercheur Japonais, armé d'un microscope à balayage électronique, a réussi à isoler et à identifier les champignons Aspergillus glaucus et Aspergillus restrictus qui, selon lui, seraient la cause des rousseurs (8). Quelle que soit au demeurant la cause de ce phénomène, il paraît acquis que son incidence est accrue par trois facteurs une température élevées un taux d'humidité élevé et la présence à proximité de matériaux de mauvaise qualité. En tout cas, le fait qu'en cours de restauration, les papiers piqués de rousseurs réagissent de façon caractéristique, selon le mode de mouillage ou d'humectage subi, le prouve à l'évidence.

Les moisissures visqueuses, relativement rares sur les ouvrages dont la confection est achevée, apparaissent le plus communément durant la phase de fabrication du papier. Ces organismes sont généralement détruits par divers agents chimiques et par la chaleur de la phase de séchage. Leur présence peut néanmoins avoir pour effet d'affaiblir le papier et d'en augmenter le risque de détérioration si, à un stade ultérieur, il se trouve par surcroît placé dans des conditions environnementales défavorables.

 

Rôle des facteurs environnementaux et nutritionnels dans le développement et la survie des moisissures

Nos connaissances sur l'apparition et le développement des moisissures proviennent, pour la plupart, de l'étude de cultures faites en laboratoire et non d'observations réalisées in situ. Elles ne sont donc pas toujours applicables à la présence et au développement du même organisme dans les conditions environnementales d'une bibliothèque. Il est toutefois possible d'affirmer que trois facteurs sont essentiels à l'apparition et à la survie des moisissures une certaine température; une certaine humidité; les substances nutritives adéquates. On croit à tort, relève St George (9), que la lumière est nécessaire au développement des moisissures. A la différence de la plupart des végétaux, la quasi-totalité des moisissures ne contiennent pas de chlorophylle de sorte que la lumière ne joue aucun rôle dans leur développement. Les colonies prospèrent dans l'obscurité, au point que, pour certaines variétés, une exposition à la lumière ultraviolette est dommageable, voire létale (10).

 

Température

Il y a trois températures critiques pour les moisissures celle au-dessous de laquelle aucune moisissure ne se développe; celle au-dessus de laquelle aucune moisissure ne se développe; celle à laquelle on observe le développement le plus rapide. La plupart des formes microbiennes se développent dans une gamme de températures comprises entre 59° et 95°F (c'est-à-dire 15° à 35°C), encore que certaines formes puissent se développer à une température voisine du point de congélation et que d'autres prospèrent à une température supérieure à 150°F (soit environ 65,5°C). La plupart des auteurs estiment que la température idéale pour le développement des moisissures se situe autour de 86°F (30°C). La température optimale pour le développement d'une moisissure déterminée est difficile à définir, à la fois parce d'autres facteurs environnementaux entrent en Jeu et parce qu'il y a vraiment très peu de points communs entre la culture d'organismes en laboratoire et le développement de ces mêmes organismes au sein d'un milieu plus naturel.

Il convient de noter que la température au-dessous de laquelle la prolifération des moisissures est stoppée n'est pas celle à laquelle leurs possibilités de développement sont détruites. Beaucoup de moisissures peuvent survivre à des séjours de plusieurs mois, à des températures très basses, mais résistent moins bien lorsque la température oscille, étant tantôt inférieure, tantôt supérieure au point de congélation (11).

Sykes écrit, à propos des bactéries :

La réfrigération à basse température ... est communément considérée comme fatale à toute forme de vie. Cette remarque est peut-être valable pour les organismes de grande taille; elle ne l'est certainement pas dans le cas des végétaux de petite taille, notamment la microvégétation ... Parfois le taux de mortalité atteint 99 %, mais une fois l'organisme congelé à une température suffisamment basse, les cellules qui survivent peuvent se conserver durant de longues périodes (12).

Etant donné l'existence de spores "mise en réserve", cette remarque vaut certainement aussi pour les moisissures.

 

Humidité

La quantité d'humidité nécessaire pour le développement des moisissures est un sujet rarement abordé dans la littérature microbiologique. En laboratoire, les moisissures sont cultivées dans des milieux à forte teneur en eau, mais il est rare que les comptes rendus fournissent des chiffres précis. Dans une boîte de pétri, fermée par son couvercle, il se crée un microclimat où la moisissure peut sporuler en toute tranquillité. S'agissant du développement des moisissures ailleurs qu'en laboratoire, certains auteurs sont bel et bien d'avis que l'hygroscopicité des matériaux a une incidence sur le développement des moisissures. Les matériaux qui absorbent et retiennent la vapeur d'eau contenue dans l'air nécessitent, dans l'atmosphère ambiante, un taux d'humidité relative plus faible que ceux dont l'hygroscopicité est moindre. Par conséquent, hors du laboratoire, les moisissures ont à leur disposition deux sources d'alimentation en eau l'humidité de l'air ambiant; l'humidité de l'objet concerné.

 

Substances nutritives

Les éléments nutritifs nécessaires au développement des champignons sont le carbone, l'hydrogène, l'oxygène, l'azote, le souffre, le potassium et le magnésium. Des éléments à l'état de trace tels que le fer, le zinc, le cuivre, le manganèse et, dans certains cas, le calcium, peuvent également être nécessaires, ainsi que certaines vitamines. La plupart des composés naturels peuvent être utilisés par les champignons comme sources de carbone et d'énergie. La cellulose fournit un grand nombre de ces éléments, de même d'ailleurs que les graisses animales et végétales ainsi que leurs composants acides et la glycérine (13).

Ouvrages cités en référence :

1. Dennis Allsopp. "Biology and Growth Requirements of Mould and Other Deteriogenic Fungi". Journal of Society of Archivists. Vol. 7:8, october de 1985, p. 530.

2. R.A. St. George et al. "Biological Agents of Deterioration". Deterioration of Materials, Greathouse & Wessel, p. 179.

3. St. George, p. 183.

4. T.D. Beckwith et al. "Deterioration of Paper The Cause and Effect of Foxing". UCLA Publications in the Biological Sciences. Vol. 1:13, 1940, P. 331.

5. L.A. Belyakova. "The Mold Species and Their Injurious Effects on Various Book Materials". Collection of Materials on the Preservation of Library Resources, No 2 & 3. Translate from Russian, National Science Foundation and Council on Library Resources, 1964, p. 183-184.

6. Dard Hunter. Papermaking, the History and Technique of an Ancient Craft. New York, Dover, 1978, p. 154.

7. Beckwith, p. 299-300.

8. Hideo Asai. "Etudes microbiologiques sur la conservation du papier et des biens culturels de nature voisine Partie I "Etudes sur la conservation, n° 23, mars, 1984, p. 33-39. En japonais. Résumé analytique en anglais publié in Art and Archaeology Technical Abstracts.

9. St. George, p. 186.

10. Belyakova, p. 73.

11. St. George, p. 186.

12. G. Sykes. Disinfection and Sterilization. Londres, Spon., p. 183.

13. St. George, p. 186-187.


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