Table des matières
-
Précédente - Suivante![]()
III. Effets des moisissures sur les ouvrages conserves dans les bibliothèques
Vulnérabilité des matériaux
Facteurs environnementaux
Presque tous les matériaux d'origine organique sont susceptibles d'être attaqués par une espèce de moisissure ou une autre et donc de servir de substrat à leur développement. Les matériaux d'origine organique entrant dans la composition des articles conservés dans des bibliothèques sont principalement les fibres cellulosiques; les encollages, charges et apprêts à base d'amidon, de caséine et de gélatine; les colles naturelles d'origine végétale comme les colles à l'amidon ou d'origine animale comme les colles de peau; certaines colles synthétiques; le cuir; enfin la gélatine des négatifs et des épreuves photographiques. La poussière et la crasse viennent, le cas échéant, compléter l'apport en éléments nutritifs nécessaires aux moisissures. Tous ces matériaux sont dits hygroscopiques, ce qui veut dire qu'ils attirent l'eau et la retiennent.
Sur ce fond de vulnérabilité générale, un certain nombre de facteurs vont intervenir pour permettre le développement effectif de moisissures dans les collections des bibliothèques. Certains matériaux - papiers, cuirs, toiles à reliure et colles - sont plus susceptibles que d'autres d'être attaqués par des moisissures. Dans la plupart des cas, le bibliothécaire ne peut guère agir sur la composition des ouvrages détenus dans sa bibliothèque. Toutefois, il a besoin d'en connaître la nature afin de pouvoir déterminer, en toute connaissance de cause, les raisons de l'infection, de choisir le traitement à appliquer aux documents visiblement infectés ou d'apprécier la plus ou moins grande probabilité que l'attaque s'étende à l'ensemble des collections.
Par exemple :
Nous pourrions multiplier les exemples à l'infini; l'important est de savoir que la connaissance des matériaux, l'analyse de la nature du problème et la compréhension de leur interaction peuvent grandement contribuer à réduire les risques de dégâts.
Pour empêcher les moisissures d'apparaître et les traiter avec efficacité une fois qu'elles se sont développées, il n'est pas nécessaire de déterminer, parmi des milliers de genres, à quel type on a affaire. Il est cependant nécessaire de comprendre la structure de base de l'organisme agresseur et la façon dont il tire partie de conditions qui lui sont favorables. Cela signifie que l'un des devoirs des bibliothécaires est de posséder une connaissance étendue des matériaux entrant dans la composition des ouvrages qu'ils conservent et des dangers qui les guettent afin de choisir en toute connaissance de cause les traitements appropriés
Papier - cellulose, encollages et matériaux de couchage
En 1940, Beckwith et ses collaborateurs avaient isolé 55 cultures de moisissures différentes prélevées sur de vieux papiers d'édition et dénombré 11 genres dont les plus fréquents étaient Pénicillium et Aspergillus (1). Dans cette expérience, les spores prélevées sur les papiers étaient plongées dans un milieu de culture où l'on observait leur développement en laboratoire. Cela ne veut pas dire que toutes les moisissures auraient pu utiliser le papier comme milieu de culture, mais certaines souches d'Aspergillus et de Pénicillium pouvaient sans doute attaquer la cellulose ou l'un des nombreux additifs charges, encollages ou matériaux de couchage. On connaît au moins 180 genres ou espèces de moisissures qui détruisent la cellulose, autrement dit qui utilisent sa fibre comme élément nutritif (2).
D'autres moisissures, qui ne consomment pas de cellulose, peuvent endommager le papier en affaiblissant la tenue des fibres parce qu'elles se nourrissent d'autres matériaux entrant dans la composition du papier. Les charges en collage et matériaux de couchage ajoutés au papier en cours de fabrication pour en améliorer l'imprimabilité, la texture, la couleur ou le facteur de reflectance dans le bleu brillant sont une source potentielle d'éléments nutritifs et peuvent comporter de l'amidon, de la gélatine et de la caséine. Beckwith s'est aperçu que la colophane empêchait le développement des champignons (3); malheureusement, la colophane est une substance acide dont on a constaté qu'elle accélère la détérioration chimique du papier; sa présence n'est donc nullement bénéfique. On ne sait pas grand-chose des divers encollages synthétiques, car une grande partie des recherches effectuées sur les agents de collage l'ont été avant que l'usage des synthétiques se répande.
Le papier des volumes reliés risque moins de souffrir d'un taux élevé d'humidité relative de l'air. Les moisissures apparaissent rarement à l'intérieur de volumes protégés par une reliure; elles se développent plutôt sur les reliures ou sur les feuilles de papier non reliées qui sont exposées à l'humidité durant des périodes prolongées. Inversement, le corps d'ouvrage est souvent rousselé.
En cas d'inondations ou d'autres expositions graves à l'humidité, le papier d'édition peut être considéré comme plus fragile dans la mesure où l'épaisseur du livre et la compression du papier au dos du livre allongent considérablement le temps de séchage.
Toile à reliure
Un grand nombre de toiles à reliure, y compris le coton et le lin, sont de nature cellulosique et risquent, de ce fait, d'être attaquées par les mêmes types de moisissures que le papier. Comme dans le cas du papier, les apprêts et les enduits ajoutés en cours de fabrication fournissent un apport supplémentaire d'éléments nutritifs. Le tissu non encollé, qui est souvent utilisé pour relier les ouvrages en Inde et en Asie du Sud-Est, est particulièrement fragile. Comme il est souvent très mince, la colle utilisée pour fixer la toile sur les plats pénètre fréquemment la trame, ce qui permet aux moisissures de se développer en surface. Le bougran amidonné, qui est couramment utilisé dans les climats plus tempérés, est lui aussi une excellente source d'éléments nutritifs. Les fibres synthétiques ou les fibres naturelles enduites de résines synthétiques, par exemple les toiles enduites de peroxylin et le bougran enduit d'acrylique résistent mieux aux moisissures sans en être entièrement protégés. Il n'existe pas à notre connaissance d'ouvrages traitant de l'incidence des colorants sur le développement des moisissures; mais on sait que les colorants modifient la résistance des textiles à l'action photochimique (certains accélèrent la détérioration; d'autres assurent une protection) (4).
Cuir
Le cuir tanné résiste mieux au développement des moisissures. Les cuirs tannés au chrome sont relativement inattaquables; les cuirs tannés avec des substances végétales le sont nettement moins. Les cuirs utilisés dans la confection des livres sont malheureusement tannés avec des substances végétales, les cuirs tannés au chrome étant surtout utilisés pour la confection des chaussures, des bagages et autres articles de maroquinerie.
Les recherches menées dans ce domaine montrent que les moisissures n'attaquent pas le cuir de la même manière qu'elles attaquent la cellulose. Les moisissures n'attaquent apparemment pas le complexe cuir-tanin proprement dit.
Barghoorn a démontré que les agrégats de collagène qui constituent la peau ignorent l'infection et la destruction par les moisissures; quant à Hyde, Musgrave et Mitton, ils ont établi que les cuirs tannés à l'aide de produits végétaux sont étonnamment peu endommagés par les moisissures même en cas de prolifération relativement abondante et prolongée. Les expériences montrent que la principale cause de détérioration du cuir sous les tropiques est la rupture hydrolytique provoquée par une humidité atmosphérique et une température élevées, avec leur incidence sur la lubrification entre fibres, la gravité de la rupture étant fonction du pH du cuir (5).
Il semble, par conséquent, que les composants du cuir qui favorisent le développement de moisissures soient les lubrifiants, les apprêts et les produits de finissage. Selon les auteurs cités plus haut, il semble que, dans les climats tropicaux, la détérioration du cuir soit principalement due au taux élevé d'humidité relative de l'atmosphère et non aux moissures.
Le graissage des cuirs, où nombre de bibliothécaires ont surtout vu un moyen d'embellissement, pourrait bien être le mode de protection du cuir le plus commode en milieu tropical. Certaines bibliothèques construites dans des climats tropicaux ont évité d'employer les "leather dressings" c'est-à-dire les émulsions ou solutions de graisse qui servent à l'entretien du cuir de crainte que les huiles et les lubrifiants ne favorisent le développement des moisissures. En réalité puisque les attaques de moisissures dues à l'utilisation de tels produits sont toujours superficielles et n'endommagent aucunement la structure du cuir, et puisque l'application d'une formule grasse de ce genre permet de prévenir la rupture hydrolytique qui est la principale cause de détérioration, l'utilisation de formules Judicieusement choisies devrait être considérée comme bénéfique pour le cuir.
En ce qui concerne le choix de la formule grasse à employer, l'expérience des climats tropicaux montre qu'une très mince couche d'huile de pied de boeuf et de lanoline qu'on laisse sécher pendant 24 heures et qu'on frotte ensuite avec un chiffon doux donne de bons résultats. Les produits à base de cire, même celui mis au point par le British Museum, ne parviennent pas à durcir comme il faut en climat humide et chaud et les reliures ont tendance à coller les unes aux autres une fois les ouvrages ainsi traités replacés sur leurs rayonnages.
Colles
Les colles végétales (à l'amidon), les colles animales et les gommes (faites à partir de résines végétales) sont toutes plus ou moins exposées aux attaques de moisissures. L'utilisation de quantités excessives de colle peut être un facteur favorable au développement de moisissures. En la matière, le mieux est parfois l'ennemi du bien.
Les colles synthétiques, y compris les émulsions d'acétate de polyvinyle (dites "colles blanches", dont la composition et les propriétés varient énormément), les produits piézo sensibles des étiquettes autocollantes et des rubans adhésifs, les adhésifs thermocollants comme ceux que l'on utilise dans les papiers laminés à chaud et les adhésifs pulvérisés sous forme d'aérosols sont plus résistants aux moisissures sans être entièrement à l'abri de leurs attaques. Comme ils sont à base de solvants, ils sèchent rapidement. Mais le fait qu'ils se dégradent en vieillisant et qu'il faille employer des solvants pour les enlever, interdit de les utiliser pour réparer le papier déchiré ou endommagé.
Même si elles peuvent favoriser le développement de moisissures, les colles végétales et les gommes sont recommandées pour réparer le papier, en raison de leur réversibilité. La meilleure des protections est celle qu'assurent une application correcte et un séchage parfait de la couche de colle. Les produits qui donnent les meilleurs résultats dans la réparation des reliures sont peut-être les acétates de polyvinyles de bonne qualité.
Pellicules et autres produits photographiques
Tous les produits photographiques ont un point en commun ils comportent une couche de gélatine qui forme le support de l'émulsion de particules d'halogénure d'argent productrices de l'image. Tout support d'image, qu'il soit à base de nitrate, d'acétate, de polyester, de verre ou de papier, et qu'il s'agisse d'un négatif, d'une photographie ou d'un rouleau de microfilms, comporte une couche de gélatine. Tout comme la gélatine employée pour encoller le papier, la gélatine photographique fournit un milieu nutritif propice au développement des moisissures qui peuvent aller jusqu'à pénétrer la couche d'émulsion et à détériorer ainsi l'image. Les polymères dont sont faites les pellicules modernes sont généralement très résistants aux attaques fongiques (6); par contre, les supports de papier et de verre sont très fragiles. Le verre des plaques négatives peut être rayé par les champignons comme par la pointe sèche d'un graveur et ces dégâts, qui s'ajoutent aux détériorations subies par la couche d'halogénure d'argent, risquent de rendre le négatif totalement inutilisable.
La gélatine est relativement stable, tant qu'elle reste sèche. En cas de forte humidité, elle commence à gonfler; si l'exposition se prolonge, elle devient poisseuse. Il suffit, pour que ce phénomène se produise, d'un taux d'humidité relative de 60 % (7).
Les cinq facteurs qui sont déterminants pour l'apparition et le développement des moisissures dans les collections des bibliothèques sont les suivants
Les bibliothécaires sont évidemment impuissants à contrôler les deux premiers facteurs. La présence de spores et d'éléments nutritifs appropriés sont inévitables dans les bibliothèques. On ne peut donc agir que sur les trois derniers facteurs pour prévenir l'apparition de moisissures.
Circulation de l'air
De ces trois facteurs, la circulation de l'air est à la fois le plus fondamental et celui auquel on prête le moins d'attention. Les publications font souvent une allusion rapide à l'importance d'une bonne circulation de l'air, sans relever toute l'importance de ce facteur, en particulier lorsqu'il n'y a pas de climatisation générale des locaux. C'est la circulation de l'air qui provoque l'évaporation de l'eau et fait ainsi baisser la température superficielle. Le phénomène est évident pour quiconque a éprouvé l'effet rafraîchissant d'une brise soudaine par une chaude Journée sans le moindre souffle d'air. Dans une bibliothèque, une bonne circulation de l'air favorise l'évaporation de l'eau et l'abaissement de la température superficielle, ce qui modifie deux facteurs environnementaux déterminants pour le développement de moisissures.
Il est généralement beaucoup moins coûteux de faire circuler l'air ambiant et de modifier ainsi la température et le degré hygrométrique que d'amener artificiellement un autre air qui présentera des caractéristiques radicalement différentes de celles de l'air environnant. Une bonne circulation d'air peut grandement contribuer à atténuer les problèmes liés à l'absence de régulation des facteurs trois et quatre.
Humidité relative
Le papier, la toile et le cuir sont des matériaux hygroscopiques; autrement dit, ils absorbent l'humidité de l'air et la retiennent. Par conséquent, dans les climats humides, la plupart des ouvrages abrités dans les bibliothèques contiennent un pourcentage d'eau relativement élevé. Dans ces conditions, il suffit d'une augmentation même légère de l'humidité relative ambiante pour qu'un article serve de substrat au développement de moisissures, dès lors que les autres conditions sont réunies.
Il y a plusieurs façons de mesurer la teneur de l'air en vapeur d'eau. L'humidité absolue est le poids de vapeur d'eau contenue dans un volume d'air donné (g/m3). L'humidité d'un corps ou teneur en vapeur d'eau est (en poids) la proportion d'eau contenue dans ce corps (kg/kg). Ces deux types de mesure sont variables l'air chaud peut contenir plus de vapeur d'eau que l'air froid et la teneur en vapeur d'eau d'un corps varie en fonction de l'humidité absolue de l'air ambiant. Ni l'humidité absolue ni la teneur en vapeur d'eau ne peuvent être correctement déterminées dans une bibliothèque. Par conséquent, la seule mesure utile pour la sauvegarde des collections est celle de l'humidité relative. L'humidité relative est le rapport entre la quantité d'eau contenue dans un volume d'air donné et la quantité maximale d'eau que l'air peut contenir à une température donnée; elle se note HR et s'exprime sous la forme d'un pourcentage.
En se refroidissant, l'air perd une partie de son contenu en vapeur d'eau. La vapeur d'eau se condense à la surface des corps ou est absorbée par eux s'ils sont de nature hygroscopique. Si, par exemple, HR est de 50 % à 70°F (environ 21°C), il suffit que la température diminue de 10° (environ 5,5°C) pour que HR s'élève à 70 %. Le livre de Plenderleith et Werner (8) contient un graphique dont les courbes donnent l'augmentation de l'humidité relative en fonction de la baisse de température. Sous les climats tropicaux humides, une baisse de température sans réduction de l'humidité relative peut se traduire par une prolifération exubérante de moisissures nombre d'institutions en ont fait l'amère expérience pour avoir tenté d'améliorer l'atmosphère ambiante par l'installation de toute une série de climatiseurs individuels encastrés dans les fenêtres. Si ce genre d'appareils absorbent effectivement une partie de la vapeur d'eau présente dans l'air et donne en général de bons résultats dans un environnement tempéré où l'humidité relative ambiante est naturellement plus faible dans les climats tropicaux où le taux d'humidité relative se situe tout au long de l'année entre 80 et 90 %, ils ne permettent pas d'éliminer de l'air suffisamment de vapeur d'eau pour empêcher l'air ainsi refroidi d'atteindre le point de saturation ou point de rosée.
La littérature abonde en recommandations quant aux niveaux d'humidité relative à maintenir pour empêcher le développement de moisissures. Ces niveaux se situent dans une fourchette allant de 60 % à 45 % et, année après année, les auteurs semblent vouloir baisser les seuils. En 1940, Beckwith avait constaté qu'aucune des moisissures sur lesquelles portait son expérience ne pouvait se développer lorsque l'humidité relative se situait au-dessous de 75 %, même s'il enrichissait le milieu de culture par un apport supplémentaire de substances nutritives (9). Cette constatation, qui n'est pas à prendre pour parole d'évangile, pourrait néanmoins aider à comprendre pourquoi les bibliothèques et les musées des régions tropicales (où l'humidité relative descend rarement au-dessous de 60 %, et moins encore au-dessous de 45 %) ne sont pas en permanence tapissées de moisissures. De toute évidence, le risque est d'autant moindre que l'humidité relative est plus faible; mais tout porte à penser que l'incidence des moisissures peut être réduite même lorsque l'humidité atteint des taux nettement plus élevés.
Etant donné que l'humidité relative dépend beaucoup de la température, tous les chiffres sont relatifs et fonction de nombreuses variables. On l'a vu, il suffit que l'une change pour que l'autre change également de sorte que le plus difficile est de parvenir à un juste équilibre.
Température
La tentation est souvent grande de chercher à modifier l'environnement uniquement en agissant sur la température, en partie parce que c'est le facteur auquel les êtres humains sont le plus sensibles. Les températures élevées ont bel et bien un effet nocif sur les pièces conservées dans les bibliothèques, et les auteurs qui traitent de la question ont tellement insisté sur le facteur thermique qu'on ne s'est pas assez intéressé à ce qui se passe lorsque l'on abaisse la température sans tenir compte de l'humidité relative. Presque toujours, quand on s'attaque à des problèmes d'environnement, l'application de mesures faciles et passe-partout aboutit souvent à ce que le remède devienne à la longue pire que le mal.
Ouvrages cites en référence:
1. St. George, p. 179.
2. Belyakova, p. 184.
3. Beckwith, p. 307.
4. Carl J. Wessel. "Textiles and Cordage". Deterioration of Materials, Greathouse & Wessell p. 474-479.
5. Robert M. Lollar "Leather". Deterioration of Materials, Greathouse & Wessel, p. 152-153.
6. Charleston C. Baird and David F. Kopperl. "Treating Insect and Microorganism Infestation of Photographic Collections". Second International Symposium The Stability and Preservation of Photographic Images, August 15-28, 1985. Springfield, VA., Society of Photographic Scientists and Engineers, p. 53.
7. Fleming, p. 363.
8. H.J. Plenderleith and A.E.A. Werner. The Conservation of Antiquities and Works of Art, 2nd ed., Londres, Oxford University Press, 1971, p. 6.
9. Beckwith, p. 331.