Table des matières
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V. Désinfectants liquides et gazeux
Les
fongicides
La désinfection par fumigation
La toxicité des produits utilises pour les
fumigations
La plupart des bibliothécaires, des archivistes et des conservateurs de musées sont également convaincus qu'il faut tuer les moisissures. En fait, il est sans doute plus indiqué et plus efficace de s'employer en premier lieu à en prévenir et en inhiber le développement et à les enlever. Comme nous l'avons noté plus haut, les moisissures sont admirablement équipées pour survivre. A supposer que l'on parvienne à en tuer 99 %, cela représente "une perte à peu près insignifiante pour un champignon dont une petite colonie constituée à partir d'une seule et unique spore peut produire des centaines de milliers de spores" (1). Or les désinfectants liquides et gazeux qui ont un spectre suffisamment large et sont assez puissants pour occasionner une mortalité de 99 % chez les champignons, sont, on le sait à présent, également toxiques pour l'homme. D'où il découle que lorsque l'on envisage d'y recourir pour prévenir ou stopper le développement des moisissures, il faut tenir compte de deux faits essentiels
Les méthodes chimiques traditionnelles de lutte contre les détériorations d'origine biologique mettent en oeuvre l'un ou l'autre des principes suivants le premier, qui procède par fumigation, vise à entraver les fonctions vitales de l'organisme; le second, qui consiste à appliquer localement des fongicides sur les objets à traiter, vise à contrecarrer l'action de l'organisme, c'est-à-dire les réactions chimiques intervenant entre cet organisme et son substrat. Les composés actuellement utilisés sont relativement peu nombreux. Ils comprennent un certain nombre de dérivés métalliques, des substances organiques (surtout des phénols) et des composés organo-métalliques (3). Certaines techniques plus sophistiquées comme l'irradiation et l'utilisation de l'ozone font, il est vrai, l'objet d'études et de travaux d'expérimentation, mais "nous ne devons pas trop compter sur la découverte de biocides inédits pour résoudre le problème" (4). Les irradiations et l'ozone se sont révélées nuisibles dans certains cas.
On notera que le premier mode d'action, qui consiste à entraver les fonctions vitales de l'organisme, n'impose pas nécessairement l'application d'un traitement chimique. La modification des conditions d'ambiance nécessaires au développement des moisissures est pour le moins aussi efficace que les méthodes chimiques et à coup sûr bien moins dangereuse pour le personnel et pour les ouvrages.
On entend ici par "fongicide", les biocides liquides qui s'appliquent directement sur la surface des objets infectés. L'opération peut être pratiquée à titre soit préventif soit curatif. La plupart des fongicides conseillés dans les publications spécialisées se sont révélés incapables d'assurer une protection durable et même nocifs pour les documents traités. On sait à présent que ceux qui ont effectivement un certain degré de toxicité résiduelle sont dangereux pour le personnel et les lecteurs qui peuvent être ultérieurement amenés à manipuler les documents. Ces produits agissent sur l'organisme par inhalation, ingestion ou adsorption par la peau. Il importe de respecter rigoureusement les précautions d'emploi recommandées en ce qui concerne aussi bien l'application à proprement parler des biocides que leurs éventuels effets résiduels.
Beckwith, Swanson et Iliams ont établi, lors d'une série complète d'essais sur des biocides utilisés pour le protection du papier, que 28 fongicides généralement conseillés étaient soit impuissants à tuer les moisissures, soit dangereux pour le papier. Au nombre de ces produits, figuraient le chlorure mercurique, le chloroforme et le formaldéhyde (15). Or, ces deux dernières substances ont encore été recommandées en 1971 dans une brochure du British Museum sur les biocides pour archives et bibliothèques (6).
On recommande souvent les cristaux de thymol et d'orthophenylphénol dissous dans l'alcool comme fongicides topiques. Et de fait, ces deux produits ont Jusqu'à ces derniers temps été d'un emploi très répandu pour la conservation des documents. Mais un coup d'arrêt a été porté à leur utilisation depuis que de récentes études ont montré qu'ils peuvent attaquer les yeux et les voies respiratoires supérieures. Le plus toxique des deux serait le thymol, qui affecterait aussi le foie, les reins, le système nerveux central et le système circulatoire (7).
Parmi les fongicides recommandés dans les ouvrages spécialisés, seuls l'alcool et l'orthophénylphenol, aux degrés de concentration courants dans les produits de nettoyage ménagers comme le Lysol, sont indiqués pour les applications topiques et encore faut-il y recourir avec prudence. Tant qu'on n'en saura pas davantage sur la toxicité de l'orthophénylphénol, mieux vaut éviter de l'utiliser sous forme de cristaux dissous dans l'alcool. Il convient d'observer un certain scepticisme à l'égard de tous les conseils donnés dans les publications remontant à plus de quelques années, dans la mesure où l'on n'a commencé qu'assez récemment à étudier la toxicité de toute une série de biocides. Les recherches visant à établir avec précision les niveaux d'exposition tolérables se poursuivent encore.
C'est un principe établi de longue date en médecine que l'on doit traiter la maladie et non les symptômes. L'application de fongicides topiques sur les documents qui présentent des moisissures constitue un exemple typique de traitement des symptômes et n'attaque pas le mal à sa racine. Les pièces replacées dans les conditions qui ont occasionné l'apparition des moisissures après avoir été ainsi traitées risquent fort de se retrouver un jour ou l'autre victime des mêmes symptômes.
La désinfection par fumigation
Le terme "fumigation", tel qu'il est utilisé dans la présente étude, désigne tout traitement consistant à exposer les moisissures dont on veut se débarrasser à la fumée ou à la vapeur produite par une substance biocide. L'idée de fumigation présente un attrait certain pour la plupart des bibliothécaires et archivistes. Ce type de traitement a en effet l'avantage de ne pas obliger à manipuler chaque pièce individuellement et d'être par conséquent peu coûteux en termes de temps de travail. Il permet les traitements de masse, soit en chambre de fumigation, soit sur place en fermant hermétiquement certaines zones du bâtiment pour désinfecter des collections entières. Mais la réalité est bien moins attrayante, si l'on considère l'efficacité douteuse du traitement, l'absence de protection résiduelle qu'il procure, les altérations ou les dommages qu'il peut infliger aux ouvrages ainsi que sa toxicité pour le personnel et les lecteurs.
Les méthodes de fumigation
La fumigation peut se pratiquer de diverses manières et au moyen de différents produits, dont certains sont meilleurs que d'autres, mais qui sont tous dangereux. Au cas où ce type de traitement s'avère nécessaire, il doit être, autant que possible, confié à des professionnels agréés.
Parmi les chambres de fumigation d'usage courant, les plus efficaces contre les moisissures sont celles qui fonctionnent sous vide. Le vide permet une pénétration plus profonde des vapeurs et il n'est pas exclu qu'il ait aussi des effets délétères sur la structure des moisissures, dans la mesure où il prive celle-ci de l'oxygène dont elles ont besoin pour se développer et où il peut même faire éclater les spores. Les chambres à vide sont toutefois extrêmement coûteuses à l'achat comme à l'installation. L'oxyde d'éthylène, qui est le produit le plus fréquemment employé dans les chambres à vide, exige une salle supplémentaire, pour aérer les ouvrages après traitement afin de débarrasser les matériaux organiques des toxines résiduelles. On utilise aussi dans ce type d'installation le fluorure de sulfuryle pour détruire les insectes. Ce produit est sans action fongicide et sa toxicité comme ses effets sur les matériaux organiques n'ont encore fait l'objet que de très peu de tests.
Les produits les plus souvent utilisés dans les chambres de fumigation ordinaires sont le thymol et l'orthophénylphénol. Beaucoup d'institutions possèdent de petites armoires permettant de traiter un nombre restreint de pièces. Ces armoires de fumigation sont souvent bricolées à partir de vieux réfrigérateurs ou d'armoires métalliques conçues à de toutes autres fins. Ces installations improvisées sont particulièrement dangereuses pour le personnel qui les utilise régulièrement Il est parfois conseillé dans les publications de pratiquer des fumigations dans des sacs en plastique. Or il faut savoir que les sacs de plastique couramment utilisés pour les ordures ménagères ne sont cas étanches au gaz et ne peuvent retenir convenablement les vapeurs de fumigation.
La fumigation de parties entières de bâtiments est le plus souvent confiée à des entreprises de désinfection spécialisées; ce type de traitement ne doit en aucun cas être tenté par du personnel non qualifié et non autorisé. Si un tel traitement s'avère indispensable, il faut que les bibliothécaires sachent exactement quel est le gaz utilisé et respectent scrupuleusement toutes les précautions recommandées concernant l'accès à la zone considérée et l'aération des locaux. Les matériaux organiques pouvant retenir les vapeurs toxiques, il convient de s'informer des dangers menaçant le personnel et les utilisateurs auprès de l'entreprise de désinfection.
La toxicité des produits utilises pour les fumigations
Nous donnons ci-après des informations générales destinées à permettre aux bibliothécaires et archivistes de mieux évaluer les dangers relatifs des différents produits éventuellement utilisés dans leur institution.
L'oxyde d'éthylène
L'oxyde d'éthylène a été mis au point en 1859. Vers la fin des années 20, il était couramment utilisé pour la fumigation des céréales et son usage s'est largement répandu dans les musées, les bibliothèques et les archives dès les années 50. L'ouvrage de Ballard et Baer (8) contient une excellente étude de l'histoire, de l'emploi, de l'efficacité et des dangers de cette substance
En 1984, la Occupational Safety and Health Administration (OSHA) a publié une nouvelle norme limitant le taux d'exposition à l'oxyde d'éthylène à 1 ppm. Sur la base d'observations recueillies sur les animaux et les humains, l'OSHA a établi que l'oxyde d'éthylène est un agent "cancérigène, mutagène et génotoxique, qui constitue un danger au niveau de la reproduction et du système neurologique et présente des risques de sensibilisation" (9). Un certain nombre de précautions s'imposent donc lorsque l'on utilise ce gaz méthodes de limitation du taux d'exposition, équipements de protection pour le personnel, mesure du taux d'exposition, formation à l'utilisation du gaz (une licence est souvent exigée à cette fin), surveillance médicale, étiquetage, zones protégées, consignes à suivre en cas d'accident, tenue de registres et autres. Il est impossible aux êtres humains de détecter la présence d'oxyde d'éthylène sans l'aide d'instruments de mesure, à moins que celui-ci n'atteigne une concentration de 300 ppm, ce qui est très largement supérieur au seuil fixé par l'OSHA (10).
L'oxyde d'éthylène est connu également sous toute une série d'autres noms, au nombre desquels oxyde de diméthyle, Carboxide, Eposythane-1,2, Oxyfume, Pennagas et Oxirane. Il est extrêmement inflammable et s'utilise habituellement en concentration de 10 % dans un gaz porteur.
Le bromure de méthyle
Le bromure de méthyle est utilisé le plus souvent en fumigation contre les insectes, en particulier les coléoptères, et occasionnellement contre les moisissures, bien qu'il ne soit pas particulièrement efficace dans ce dernier cas. C'est un gaz incolore, transparent et aisément liquéfiable. Son odeur forte, qui rappelle celle du chloroforme, permet de le détecter facilement. Il est extrêmement toxique, qu'il soit ingéré, inhalé ou absorbé par la peau. Le seuil de tolérance fixé par l'OSHA est de 5 ppm. Le bromure de méthyle attaque le système nerveux central, les voies respiratoires, la peau et les yeux. L'empoisonnement par cette substance occasionne l'apparition, en général dans un délai de 30 minutes à six heures, de symptômes aigus qui peuvent prendre la forme de convulsions, suivies par le décès par asphyxie et/ou arrêt cardiaque. Les séquelles d'empoisonnement sont habituellement localisées sur le système nerveux central douleurs musculaires, troubles visuels, sensoriels et de la parole ainsi que confusion mentale.
Le bromure de méthyle ne doit en aucun cas être utilisé pour la désinfection des matériaux à base de protéines, car il en détériore gravement la structure. Le cuir, par exemple, noircit à son contact noir et devient cassant.
Le bromure de méthyle se trouve également sur les marques Brom-0-Gas, Brozone, MeBr, Meth-0-Gas et Terr-0-Gas.
Le fluorure de sulfuryle
Sous les tropiques, le fluorure de sulfuryle sert le plus souvent à combattre les termites qui attaquent les ossatures et charpentes des bâtiments. Il a un très fort pouvoir de pénétration, même à la pression normale. Comme le bromure de méthyle, il est occasionnellement utilisé pour lutter contre les moisissures, bien qu'il ne soit pas réputé pour être efficace dans ce cas. C'est un gaz inodore, incolore et sans saveur, qui n'est en général vendu qu'aux entreprises de désinfection agréées. La norme de l'OSHA est de 5 ppm. Le fluorure de sulfuryle n'a pas encore fait l'objet d'essais très poussés et l'on ignore s'il est cancérigène et facteur de stérilité. Il peut être absorbé par inhalation ou à travers la peau. Son absorption peut provoquer des symptômes aigus, au nombre desquels des nausées, des vomissements et des douleurs abdominales, et laisser, entre autres séquelles, une détérioration des os et des dents; on a en outre observé des atteintes pulmonaires et rénales chez les animaux.
Le fluorure de sulfuryle se trouve le plus souvent sous la marque Vikane.
Le thymol
Le thymol se présente sous la forme de cristaux blancs qui ont une odeur et un goût aromatiques caractéristiques. Extrait de l'essence de thym, il peut être utilisé en mélange avec du camphre en cristaux. Son absorption par ingestion ou inhalation a des effets moyennement toxiques. Les études effectuées à ce Jour ont montré que l'exposition aux vapeurs de thymol peut porter atteinte au système nerveux central et aux voies respiratoires, mais aucun seuil précis d'exposition n'a encore été établi.
Le thymol est parfois utilisé sous sa forme gazeuse (que l'on obtient en chauffant des cristaux pour provoquer un dégagement de vapeurs) pour désinfecter par fumigation de petites quantités de pièces. Après le traitement, celles-ci doivent, pour pouvoir être manipulées sans danger, être aérées, de préférence sous une hotte. Cela supprime toute protection résiduelle contre les moisissures, mais aussi tout risque pour le personnel et les usagers. Les personnels ayant à manipuler des pièces immédiatement après leur désinfection ou ayant à travailler dans le voisinage de la chambre de fumigation, doivent porter des masques agréés de protection contre produits chimiques organiques. Il convient en outre, pour retirer des pièces d'une chambre de fumigation, de porter des lunettes de protection et des gants épais en matériau imperméable aux vapeurs.
L'orthophénylphénol
L'orthophénylphénol passe pour légèrement moins toxique que le thymol. D'après l'Index Merk, c'est un "irritant légèrement toxique" lorsqu'il est inhalé. Il est toutefois moyennement toxique lorsqu'il est ingéré. Sous sa forme cristalline, il présente une couleur blanche ou crème et est soluble dans l'alcool. Plusieurs sources conseillent d'utiliser l'orthophénylphénol de préférence au thymol, à chaque fois que ce dernier est recommandé. Relativement peu d'expériences ont été consacrées à la toxicité de ce produit et aucun seuil d'exposition n'a été fixé.
Au cours de leurs expériences sur l'orthophénylphénol, Haines et Kohler ont établi que celui-ci n'était pas très efficace comme désinfectant. Pratiquée sur sept champignons différents, la fumigation à l'orthophénylphénol n'a pas réussi à en stopper complètement le développement, même après 10 jours d'exposition continue dans des conditions contrôlées (11).
Ouvrages cités :
1. Haines, John H. et Kohler, Stuart A. "An Evaluation of Orthophenyl phenol as a fungicidal fumigant for Archives and Libraries", Journal of the American Institute for Conservation, vol. 25, n° 1, printemps 1986, p. 54.
2. Baines-Cope, A. "The Choice of biocides for Library and Archival Material", Biodeterioration of Materials, Walters et Hueck-Van der Plas, dir. publ., p. 392.
3. Van der Kerk, G.J.M. "The Chemical Approach to Biodeterioration Prevention: Retrospects and Prospects", Biodeterioration of Materials, Walters et Hueck-Van der Plas, dir. publ., p. 3-4.
4. Van der Kerk, p. 10.
5. Wessel, Carl J. "Paper", Deterioration of Materials, Greathouse and Wessel, p. 375.
6. Baines-Cope, p. 383.
7. Barton, John P. et Wellheiser, Johanna G., dir. pub., An Ounce of Prevention, Ontario, Toronto Area Archives Group Education Foundation, 1985, p. 63.
8. Ballard, Mary W. et Baer, Norbert S. "Ethylene Oxide Fumigation Results and Risk Assessment", Restaurator, vol. 7, 1986, p. 143-168.
9. OSHA, Federation Register, Occupational Exposure to Ethylene Oxide, Final Standard 29CFR Part 1910 (June 22, 1984), Washington, D.C., Ministère du travail, 1984.
10. McGriffin, Robert F. "A Current Status Report on Fumigation in Museums and Historical Agencies", Technical Report 4. Nashville, Tenn., American Association for State and Local History, 1985.
11. Haines and Kohler, p. 49-55.