Table des
matières -
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1. Introduction: la notion de conservation - principes deontologiques
1.1
La conservation
1.2
La protection
1.3
La restauration
On entend ici par conservation la conservation matérielle des objets, c'est-à-dire l'ensemble des opérations qui visent à prolonger leur vie en les protégeant des dommages à prévoir ou en remédiant aux dommages qu'ils ont déjà subis.
S'agissant des biens culturels, la finalité de la conservation est de sauvegarder les propriétés physiques et culturelles des objets qui sont considérés comme des biens culturels dans le but d'éviter qu'ils perdent de leur valeur, et pour faire en sorte qu'ils subsistent au-delà de la durée limitée d'une vie humaine.
Ainsi définie, la conservation tire son origine du fait que tous les biens culturels de caractère mobilier - ceux auxquels est consacré cet ouvrage sont constitués par un élément physique, le support sur lequel est apposé, dans le cas des documents graphiques, le tracé qui contient le message propre au document.
Par nature, ce type de bien: exige des travaux de conservation qu'ils sauvegardent à la fois son intégrité physique et son intégrité fonctionnelle. Par intégrité physique, on entend la conservation de tous les éléments qui constituent la matière du document; l'intégrité fonctionnelle est la capacité de transmettre l'information qui y est rassemblée. Autrement dit, si un document conserve son aspect matériel mais a perdu ou est menacé de perdre la capacité de transmettre son contenu originel, on ne peut en aucun cas le considérer comme étant en bon état de conservation. A l'inverse, si son contenu perdure mais que le support physique en est si fragile ou mutilé que la transmission du contenu intellectuel ou culturel du document s'en trouve empêchée, celui-ci a cessé de remplir sa fonction. En conséquence, les travaux de conservation d'un document graphique - livre, feuillet ou tout écrit ou dessin considéré comme tel - doivent viser à assurer la stabilité et la durabilité de la pièce en question.
La stabilité fait référence à la conservation de la nature physique du document; la durabilité à sa capacité de transmettre l'information. L'intégrité archivistique ne sera assurée que si la nature physique du document est conservée et cette intégrité archivistique ne sera optimale que s'il y a conservation harmonieuse de l'intégrité physique et de l'intégrité fonctionnelle.
Pour conserver physiquement un document, il existe deux moyens d'action:
(a) prévenir la détérioration (protection)
(b) réparer les dommages (restauration).
Les deux actions sont complémentaires, mais il faut savoir que c'est l'inefficacité des mesures de prévention prises ou leur absence qui rend la restauration nécessaire.
Pour la bonne application des méthodes de prévention comme des méthodes de restauration, il est nécessaire d'observer certaines règles qui fournissent des principes d'intervention unifiés et empêchent qu'en agissant sur les caractères physiques de l'oeuvre on en amoindrisse la valeur culturelle. Il s'agit d'éviter des agissements tels que ceux qui, dans un but purement lucratif, font des restaurations une falsification ou un camouflage, comme d'éviter, à l'opposé, l'excès de zèle qui conduit à tort à penser que protéger veut dire interdire absolument la consultation et que l'unique méthode de conservation possible est l'action préventive, la restauration étant à rejeter.
Pour éviter cela et unifier les principes de leur action, les vrais professionnels règlent leur conduite sur un code qui leur indique comment appliquer correctement les méthodes de prévention et de restauration. Si les règles fixées sont souplement adaptables, l'observation en est rigoureuse et vise dans tous les cas à sauvegarder l'intégrité culturelle des objets.
Face à l'anarchie préoccupante qui régnait dans le passé, les spécialistes des différentes questions qui touchent aux biens culturels se sont rencontrés, à l'occasion de réunions et de congrès internationaux, pour tâcher de trouver des solutions uniformes aux grands problèmes qu'ils connaissent tous. Avec le patronage de l'UNESCO, un pas décisif est désormais franchi vers l'établissement d'un ensemble de règles unanimement acceptées qui fait des oeuvres témoignant de la culture un élément du patrimoine de toute l'humanité.
Les principes de conservation actuels, qui sont le fruit de ces débats, peuvent se résumer en quelques règles, énumérées ci-dessous, règles conformes à des objectifs qui s'efforcent d'estomper les différences entre restauration et protection:
La protection a pour but d'éviter les dommages que pourraient occasionner au bien à conserver tel facteur d'environnement ou circonstance accidentelle propre au milieu qui l'entoure. C'est pourquoi les techniques de prévention ne sont pas d'ordinaire appliquées directement aux biens. Elles visent plutôt à réguler les conditions microclimatiques du lieu, qu'elles cherchent à débarrasser des agents nocifs ou des éléments qui peuvent exercer une action dégradante de manière temporaire ou permanente.
Il s'agit de prévoir les dommages provoqués par des causes extrinsèques, étrangères à la nature des pièces à conserver mais qui risquent à plus ou moins long terme d'en amoindrir la valeur culturelle.
Tenant compte du fait que ces biens doivent impérativement rester stables et disponibles, les règles prévoient:
1. de créer un environnement répondant aux exigences de stabilité et de durabilité du bien en mettant tout en oeuvre pour enrayer l'action des facteurs d'altération sans causer, directement ou indirectement, de dommages à l'oeuvre ou aux oeuvres que l'on désire protéger.
Ce principe implique la connaissance préalable:
(a) du comportement physique et chimique de la structure et des éléments des documents à conserver;
(b) des causes potentielles de leur dégradation;
2. de protéger la pièce de toute détérioration si une utilisation inconsidérée est de nature à mettre en péril l'intégrité culturelle:
(a) en limitant le droit à la consulter qui sera exclusivement réservé aux personnes ayant un impérieux besoin de l'avoir directement en main dans l'intérêt de la culture;
(b) en se procurant une réplique qui, tout en conservant les qualités de l'original et sans être une falsification, satisfasse la curiosité ou les besoins de la recherche.
La restauration a pour but de rendre à l'oeuvre son intégrité physique et fonctionnelle en remédiant aux altérations qu'elle a subies.
Les procédés curatifs s'appliquent donc là directement à l'oeuvre car ils tentent de remédier à tous dommages qui lui ont été infligés au fil de son histoire - mutilation ou amoindrissement de sa valeur documentaire.
Cette application directe ne va pas sans une responsabilité particulière à l'égard de l'oeuvre comme à l'égard de son histoire, dont elle est indissociable.
La restauration est avant tout renoncement et respect absolu renoncement à toute intervention créatrice et respect immense pour ce que l'auteur a réalisé et souhaité transmettre. C'est pourquoi, plutôt qu'un art, la restauration est à l'heure actuelle une technique mettant en oeuvre un ensemble de méthodes scientifiques interdisciplinaires qui apportent au travail de conservation l'authentique garantie de la rigueur des sciences qui lui sont appliquées.
On ne peut nier la similitude qui existe concrètement entre la responsabilité du médecin et celle du conservateur dans leur souci commun de repousser les limites naturelles de l'homme pour l'un et de ses oeuvres pour l'autre. D'où l'adoption par le restaurateur des consignes de la médecine et de l'art médical: avant tout ne pas causer de maux plus graves ("primum non nocere") ni appliquer sans analyse préalable n'importe quel traitement ("il n'y a pas de maladies; il n'y a que des malades").
La restauration satisfait dûment à ces principes par un cheminement analytique qui vise à déterminer la valeur intellectuelle et matérielle de l'oeuvre. Compte tenu de toutes les considérations qui précèdent, le travail du restaurateur consiste à:
1. reconnaître et faire ressortir l'intégrité absolue de l'oeuvre. Cela suppose:
(a) d'en définir la valeur documentaire;
(b) de déterminer les caractéristiques et les propriétés des matériaux qui la composent;
(c) d'analyser la structure de tous les éléments constitutifs de l'ensemble;
(d) de situer dans le temps et dans l'espace le moment historique de sa création et des ajouts que l'oeuvre a pu recevoir;
(e) de déterminer la Justification objective de toutes les modifications matérielles ou fonctionnelles qu'il a subies;
2. faire le diagnostic de son état de conservation en déterminant:
(a) les causes des altérations;
(b) leurs effets, c'est-à-dire les dommages matériels et fonctionnels infligés;
3. déterminer le traitement à appliquer en fonction des conclusions des réflexions précédentes.
Cette procédure analytique qui fait intervenir les sciences appliquées appropriées et précèdent toute intervention réparatrice est suivie de la mise en oeuvre des moyens et procédés de restauration. Les règles qui doivent régir la restauration proprement dite peuvent se résumer de la manière suivante:
1. renoncer à tout traitement exigeant des ressources techniques et humaines supérieures à celles disponibles;
2. s'abstenir de toute manipulation impliquant la modification réelle ou apparente de la valeur authentique et personnelle de l'oeuvre;
3. respecter toute addition tendant à compléter le bien culturel, dans la mesure où elle fait partie intégrante de son histoire;
4. éliminer tous les camouflages qui sont étrangers à l'intégrité de l'oeuvre ou en empêchent ou faussent l'interprétation historique;
5. stabiliser et consolider les éléments détériorés en se gardant de les remplacer librement par d'autres;
6. remettre en place les éléments qui se trouvent matériellement disjoints de l'oeuvre et dont il est évident qu'ils font partie de l'ensemble;
7. reconstituer les éléments disparus lorsque les manques sont identifiables; en pareil cas, on utilisera des matériaux d'une qualité reconnue et dont il sera facile de déceler le caractère étranger à l'intégrité originelle de l'oeuvre une fois qu'ils lui auront été incorporés;
8. opter pour le remplacement des éléments manquants non identifiables lorsque leur présence est nécessaire à la compréhension ou à la sauvegarde matérielle de l'oeuvre, en employant des techniques, des matériaux et des formes qui, par leur neutralité, s'harmonisent avec la structure originelle et le style propre de l'ensemble tout en s'en distinguant;
9. dans tout traitement de restauration, utiliser des moyens et des procédés à l'innocuité et à la réversibilité garanties compte tenu des caractéristiques de l'oeuvre;
10. consigner en détail toute intervention de restauration dans un dossier spécial.
Il nous paraît utile, après avoir indiqué à grands traits ces quelques considérations générales, de souligner que la notion de conservation englobe à la fois la restauration - les remèdes appliqués à des dommages déjà visibles et la protection - la meilleure manière de conserver - qui agit à titre préventif en barrant la route aux facteurs d'altération ou en les évitant. Si la protection est efficace, il ne sera pas nécessaire de restaurer, et l'on fera donc l'économie d'une intervention qui a une incidence directe sur la nature des restes plus ou moins importants du bien authentique.
Enfin, avant d'entrer dans le vif de notre sujet, nous tenons à faire observer que nul ne peut apprendre la restauration en mettant simplement en pratique ce qui est écrit ici ou dans tout autre ouvrage ou en recourant à des méthodes empiriques non éprouvées. La restauration exige une solide formation, un apprentissage continu et l'appui scientifique, technique et consultatif d'une équipe de personnes aux spécialités multiples. Elle demande une connaissance étendue de la nature et du comportement des matériaux à traiter et à employer mais aussi un sens des responsabilités très aigu; nous devons donc rester ouverts aux critiques constructives, conscients de ce que les valeurs contenues dans tout témoin de la culture sont irremplaçables et de ce que la restauration comporte toujours un risque.