Actualité

Les économies vertes, rempart au COVID 19 pour les communautés du lac Tchad

Le COVID 19 provoque une onde de choc sur l’ensemble de la planète et constitue aujourd’hui la préoccupation numéro un de la communauté internationale. Il est fondamental et légitime de se focaliser sur le présent de la pandémie. Mais il ne faut pas oublier les causes du mal. Il est également indispensable de penser dès maintenant à l’après crise, à la phase de « reconstruction » qui ne devra être non seulement sanitaire, économique et sociale mais aussi environnementale.
Young boy sitting in front of herd of cows drinking

En 2019, lors de la publication du rapport d’évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques de l’IPBES, il était démontré pour la première fois que l’activité humaine était responsable de l’érosion de 75 % des écosystèmes terrestres. Les grands écosystèmes naturels sont fragmentés ou détruits pour laisser place à une activité économique humaine qui empiète sur l’habitat d’espèces séculaires, entrainant une promiscuité préjudiciable aux uns comme aux autres. Ainsi, dans le cas de l'épidémie de SRAS de 2003, il a été prouvé scientifiquement que la civette serait l'hôte intermédiaire et le réservoir naturel du virus. Pour le COVID-19, rien ne peut être encore confirmé mais un consensus des chercheurs semble graviter autour du pangolin et d’un autre hôte intermédiaire, la chauve-souris, qui est connu comme étant un réservoir de virus. Un article scientifique publié en février dans la revue BioRxiv par Zhang et al., (2020) a révélé que le SARS-CoV-2 partage 91,02% de son génome avec les souches isolées des pangolins (1). Rappelons que cet animal très prisé en Asie, est l’espèce la plus braconnée au monde avec 100. 000 individus par an.

Rappelons enfin que dans le cas de la fièvre Ebola, dont l’hôte intermédiaire est la chauve-souris, les grands singes, nos plus proches cousins, ont été contaminés et des populations ont été décimées parfois à 95%.

Ces pressions sur la biodiversité et ses habitats naturels, en rapprochant le contact entre les espèces favorisent l’émergence de zoonoses comme le COVID-19. Il est donc nécessaire de prendre dès à présent note de ces mécanismes et d’en tirer les conséquences pour éviter une nouvelle tragédie. Plus que jamais, il faut repenser notre lien avec la nature.

Depuis près de 50 ans, l’UNESCO est à l’avant-garde et ne cesse de promouvoir, à travers son Programme sur l’Homme et la Biosphère (MAB), la nécessité de faire en sorte que les activités anthropiques ne nuisent pas à la nature et qu’elles s’y imbriquent de manière non seulement neutre mais positive. Les réserves de biosphère jouent un rôle clé à cet égard.

Les réserves de biosphère sont des laboratoires d’interaction harmonieuse entre l’Homme et la nature, permettant de faire progresser les connaissances scientifiques et des peuples autochtones, faciliter le partage du savoir, promouvoir l’interface science-société, et favoriser les voies par lesquelles la science peut apporter des solutions concrètes dans le quotidien des populations locales
Audrey Azoulay, Directrice Generale de l'UNESCO

Comment aider les pays dans cette reconstruction économique, sociale et environnementale?

Le projet BIOsphère et PAtrimoines du Lac Tchad (BIOPALT) nous offre quelques pistes de solutions. Ce projet promeut la sauvegarde du lac Tchad et la gestion durable des ressources naturelles en faveur de la paix et du développement des communautés, notamment les femmes, les jeunes et les peuples autochtones.

Dans ce cadre, l’UNESCO est mobilisée auprès de ces communautés du lac Tchad qui sont parmi les plus pauvres de la planète et applique les principes du Programme MAB dans la mise en œuvre d’activités génératrices de revenus (AGR) à base d’économie verte. Ces activités contribuent aujourd’hui à atténuer les impacts socio-économiques attendus de la crise liée au COVID 19.

Au Niger, ces AGR renforcent la résilience socio-économique de près de 30.000 personnes dont 13.000 femmes.

Lutte contre le déboisement et Extraction d’Huile de Balanites aegyptiaca au profit des jeunes et femmes du village de Boulangou Yakou dans la Commune Urbaine de Diffa.

Le balanites ou dattier du désert est un arbre caractéristique de la région du lac Tchad doté de vertus multiples et fortement ancré dans la culture locale. Il freine l’érosion des sols et est utilisé à des fins alimentaires et médicales par les communautés. Malgré ce rôle écologique important, il n’est pas épargné par le fléau du déboisement. Le projet BIOPALT a appuyé l’organisation de 12 campagnes de sensibilisation à la protection de l’espèce, la réalisation de 2 inventaires floristiques, la mise en place et la formation d’un comité villageois de protection de l’environnement, la formation de 90 personnes et l’équipement de 45 femmes dans la production d’huile de balanites. Ainsi, plus de 450 l d’huile sont produits chaque mois et génèrent des revenus supplémentaires de près de 19 000 dollars pour les 45 femmes bénéficiaires par an sur les deux premières années, ce qui est significatif pour des populations vivant avec moins de 2 dollars par jour. Les bénéfices devraient augmenter ensuite.

« La production et la vente d’huile de Balanites a changé ma vie. Elle me permet d’être plus autonome et de satisfaire à des besoins essentiels de ma famille. J’en suis très satisfaite » témoigne Salamatou, une femme du village de Boulangou Yakou, bénéficiaire du projet.

balanites

Aménagement de la mare de Djonaha au profit des communautés de pêcheurs de Diffa

Cette mare d’une superficie de 5 km² et d’une profondeur de 1 à 4 m constitue un poumon économique pour des milliers de personnes de la région de Diffa, peuplée de plus de 300.000 habitants. En plus de procurer des revenus aux pêcheurs, elle permet le développement d’AGR liées au maraichage et à l’exploitation d’arbres fruitiers. Sa riche biodiversité est illustrée par la présence de plusieurs espèces de poissons, certaines à haute valeur marchande comme le Tilapia. Néanmoins, cette mare était soumise à un problème d’ensablement et d’envahissement par le Typha australis qui risquaient de conduire à sa disparition. Le projet BIOPALT apporte un appui aux communautés locales dans le faucardage du Typha australis sur 5 ha, la plantation de 5.000 plants de Bauhina rufescens en haies-vives pour lutter contre l’érosion éolienne, l’empoissonnement de 20.000 m3 d’eau avec 3.000 alevins, la formation de 50 personnes à la production des plants et à la gestion durable de la mare. Ces activités bénéficient à près de 22.000 personnes dont 9.500 femmes. Les revenus annuels de la pêche se situent autour de 35.000 USD.

Création d’une ferme fourragère (Luzerne) pour la préservation de la race bovine endémique Kouri au village de Matardé

La vache Kouri est une espèce endémique de la région du lac Tchad. Elle confère du prestige et est une fierté pour les éleveurs. Elle entretient une tradition séculaire de nomadisme fortement ancrée dans l’identité culturelle des communautés locales. Néanmoins, cette espèce est fragilisée par le rétrécissement du lac car elle ne supporte pas les zones dunaires et arides conséquences de la sècheresse témoin du changement climatique. De plus, la fragilité de la situation sécuritaire dans la zone des îles du lac amène les éleveurs à se replier sur les terres fermes. Le projet BIOPALT appuie la formation de 100 personnes aux techniques de production, d’exploitation et de commercialisation de la luzerne appétée par les troupeaux, la construction et l’équipement d’une ferme fourragère sur 5 ha, la sensibilisation à la prévention des conflits entre agriculteurs et éleveurs liés à l’accès aux pâturages. Grâce à cette ferme, la production de lait augmente (10l/jour/vache) ce qui offre davantage de possibilités de vente de produits dérivés (beurre, lait caillé) notamment par les femmes. Il en est de même pour la valeur marchande de la vache Kouri qui atteint jusqu’à 1.100 USD l’unité. Près de 5.000 personnes bénéficient de cette activité.

Repenser notre relation avec la nature

 

Ces diverses économies vertes maitrisables au niveau local et aux circuits courts sont des exemples de solutions basées sur la nature contribuant à la conservation de la biodiversité, à la réduction de la pauvreté et au développement durable dans la zone du lac Tchad où les moyens de subsistance et la sécurité des communautés sont intimement liées à leurs ressources biologiques environnantes. Elles seront un rempart pour mieux résister aux conséquences économiques du COVID 19 et de prévenir de telles crises dans le futur.

Cette crise sanitaire, nous montre que la dégradation environnementale et la « prédation » des humains sur la biodiversité si elle perdure, mènera l’humanité vers un futur de plus en plus sombre et incertain. Cette donnée inéluctable, comme celle du changement climatique, doit rester au cœur des réflexions même lorsque le danger sera passé. Les pays devront, dans la phase de « reconstruction », intégrer pleinement la conservation de la biodiversité et le développement humain comme préconisé par les approches du Programme MAB et des réserves de biosphère depuis près d’un demi-siècle.

Le lac Tchad et son bassin sont des poumons économiques et écologiques pour plus de 45 millions de femmes, d’hommes et d’enfants.

Partagés entre le Cameroun, le Niger, le Nigeria, la République centrafricaine et le Tchad, Ils regorgent d’une biodiversité exceptionnelle symbolisée par la présence de réserves de biosphère, de sites du patrimoine mondial et de zones humides d’importance internationale (ou sites Ramsar). La région est le berceau d’une civilisation millénaire et un formidable élément fédérateur entre les communautés d’Afrique du Nord et de celles du sud du Sahara. Elle a toujours été un lieu de convergence et de brassage des cultures. Au cours des quatre dernières décennies, la superficie du lac Tchad a considérablement diminué. Elle a été réduite de plus de 90% entre 1960 et 1985 du fait de la baisse de la pluviométrie qui n’a pas été compensée par la remontée des eaux constatée depuis les années 2000. Cela a entrainé des déséquilibres importants et une fragilisation des écosystèmes. La région fait face à d’autres défis environnementaux tels que la conservation de la biodiversité, la déforestation, la sécheresse, la désertification et la dégradation des terres. A cette crise écologique s’ajoute une crise sécuritaire et humanitaire marquées par la montée de l’extrémisme violent et des migrations importantes de populations. C’est face à cette situation que l’UNESCO et la Commission du bassin du lac Tchad se sont données la main pour mettre en œuvre le projet BIOPALT avec le financement de la Banque Africaine de Développement à travers les fonds FAD. Ce projet a été lancé en 2018 pour une durée de trois ans. Les activités génératrices de revenus à base d’économie vertes au Niger sont mises en œuvre en partenariat avec le Programme de micro financement du PNUD.