Centre des médias du château de Johannesberg, en Suède

Histoire

Voir, entendre et raconter les premiers signaux de paix au Yémen

Aseell Sarih, un journaliste renommé de Sana’a (Yémen), est l’auteur d’un cliché historique, pris en décembre 2018 : la première poignée de main publique depuis 2016 entre les représentants des parties opposées dans le long conflit du Yémen – au Centre des médias du château de Johannesberg, en Suède.

Le château était le théâtre des premiers pourparlers de paix en deux ans, du 6 au 13 décembre 2018. La photo est devenue virale sur les médias sociaux au Yémen et a été reprise par les médias internationaux. 

Une équipe de la « Salle de rédaction des pourparlers de paix au Yémen », initiative de l’UNESCO et de Canal France International (CFI) avec le soutien du Ministère suédois des Affaires étrangères et du Bureau de l’Envoyé spécial pour le Yémen, a été présente tout au long des entretiens pour assurer aux Yéménites une couverture complète, objective et équilibrée de ce qui avait lieu dans cette salle.  

Centre des médias du château de Johannesberg, en Suède © Salle de rédaction des pourparlers de paix au Yémen
Centre des médias du château de Johannesberg, en Suède © Salle de rédaction des pourparlers de paix au Yémen

Dans la période précédant les pourparlers de paix, plusieurs acteurs yéménites des médias sociaux ont débattu du problème posé par le fait que la plupart des médias du pays avaient des orientations politiques fortes et soutenaient une partie plutôt que l’autre. 

Habituellement, les Yéménites disent que si vous êtes du côté d'une partie au conflit, vous avez un ennemi. Mais si vous êtes neutre, vous avez deux ennemis
Ahmed Baider, journaliste de la Salle de rédaction des pourparlers de paix au Yémen 

L'objectif de cette initiative a été de former, parrainer et encadrer des journalistes afin qu'ils puissent produire et offrir une couverture impartiale et équilibrée des négociations, dans un contexte marqué par une forte polarisation des médias yéménites. En réunissant des journalistes travaillant comme indépendants ou reporters de divers médias au Yémen, l'initiative visait à fournir une plate-forme et les ressources nécessaires aux journalistes pour produire une couverture éthique, professionnelle et indépendante des négociations de paix. 

À la tribune, le négociateur en chef des Houthis, Mohammed Abdelsalam © UNESCO
L'envoyé spécial des Nations unies, Martin Griffiths, le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres et la ministre suédoise des Affaires étrangères, Margot Wallstrom lors des pourparlers de paix sur le Yémen au château de Johannesberg, en Suède ©UNESCO

À Johannesberg, la « Salle de rédaction des pourparlers de paix au Yémen » a rassemblé onze journalistes de différentes régions du Yémen, la plus grande équipe de médias sur place pour couvrir les pourparlers. Elle était composée de cinq journalistes, deux rédacteurs en chef, un producteur, un caméraman et deux animateurs de réseaux sociaux.  

Leurs entretiens avec des représentants des délégations opposées, des ambassadeurs étrangers, des représentants de la société civile yéménite et des conseillers de l’Envoyé spécial pour le Yémen, ainsi que leurs infographies, leurs émissions en direct, leurs vidéos et leurs articles, ont permis de rapprocher au maximum les communautés yéménites des consultations qui se déroulaient en Suède et d'informer la population sur les processus de décision et les négociations susceptibles d'affecter l'avenir du Yémen. 

À la tribune, le négociateur en chef des Houthis, Mohammed Abdelsalam © UNESCO
À la tribune, le négociateur en chef des Houthis, Mohammed Abdelsalam ©UNESCO

Aseell, Amal, Noor, Hussein, Abdelrahman, Mustafa, Manal, Eissa, Wajdi et Ahmed sont devenus les yeux et les oreilles des habitants du Yémen. L'initiative, la première du genre pour les pourparlers de paix au Yémen, a connu un succès immédiat. En une semaine, 5 000 personnes ont suivi la page Facebook de la « Salle de rédaction » et ses vidéos ont cumulé 80 000 vues. 

Nous recevons des réactions très positives de la part des habitants du Yémen et des délégations qui participent aux négociations. Les gens sont informés. C’est une occasion unique de pouvoir jouer ce rôle en tant que journaliste
Manal Qaed
Nous sommes de plus en plus présents sur les médias sociaux. Nous envoyons également du contenu à une longue liste de sites locaux d'information et j’ai le sentiment que nous sommes la principale source d'information pour des dizaines de médias au Yémen
Aseell Sarih

Un an plus tard, en décembre 2019, une trentaine de journalistes et rédacteurs en chef yéménites de différentes sensibilités se sont rassemblés à Amman en Jordanie lors d’un séminaire pour poursuivre les progrès enregistrés en Suède. Organisé dans le cadre du projet YMER + financé par l'UE et mis en œuvre par CFI, en collaboration avec ARIJ (Arab Reporters for Investigative Journalism) et l'UNESCO, ce séminaire a offert aux participants un espace pour exposer et confronter leurs opinions, principalement sur la situation humanitaire au Yémen, ses problèmes, défis et priorités, la situation et le rôle des médias, la coopération entre les médias et les organisations de la société civile au Yémen, ou encore la production de contenus et le renforcement du rôle des médias dans la diffusion d'informations fiables sur la situation humanitaire dans le pays.  

Arab reporters for investigative journalism

À l’issue du séminaire, un Code de conduite a été adopté et signé par l’ensemble des participants : 

  1. L'adhésion aux valeurs journalistiques et professionnelles d'audace, de crédibilité, de transparence, de précision, d'indépendance et de la diffusion de la vérité sans autre considération. 
  2. L'objectivité vis-à-vis de la diversité qui caractérise la société yéménite, ses différentes composantes et ses régions. 
  3. Défendre la liberté de la presse et des médias et la liberté d'expression en général. 
  4. S'éloigner du discours de haine, d'incitation à la haine et de la provocation de luttes sectaires et régionales au sein du peuple yéménite. 
  5. Adhérer aux règles de publication dans les médias concernant les mineurs, les groupes vulnérables et les crimes moraux et préserver la dignité des victimes. 
  6. S'abstenir d'exploiter la profession à des fins personnelles et d'alimenter les conflits politiques. 
  7. Prendre en compte les questions humanitaires dans notre couverture médiatique. 
  8. Vérifier l'exactitude des informations provenant de toutes les sources, en évitant les erreurs et en évitant de diffuser des informations d'un autre support sans mentionner la source. 
Vote et adoption du code de conduite à Amman en Jordanie © ARIJ
Vote et adoption du code de conduite à Amman en Jordanie © ARIJ

L’engagement pris à Amman répond à une demande constante de la population, et plus particulièrement des jeunes yéménites. Selon une étude menée en décembre 2020 auprès de 1 200 jeunes, âgés de 15 à 30 ans, 72% des personnes interrogées ne font pas confiance aux médias locaux et 85% s'accordent à dire que les menaces qui pèsent sur les journalistes yéménites les empêchent de rapporter la vérité.  

En avril 2020, le Yémen enregistrait son premier cas de COVID-19 et un nouvel enjeu se présentait aux journalistes du pays. Dans ce contexte sanitaire, la désinformation et la mésinformation représentent un défi de taille dans la lutte contre l’épidémie. La situation au Yémen a nécessité des mesures urgentes pour doter les journalistes locaux des compétences nécessaires pour informer au mieux le public, sensibiliser à la pandémie et lutter contre la désinformation, les discours de haine et la discrimination. C’est dans ce cadre que l'UNESCO s'est associée une nouvelle fois à l’ARIJ pour mettre en place trois webinaires destinés aux journalistes sur les thèmes suivants : sécurité et l'éthique des journalistes pendant la pandémie de COVID-19 ; journalisme scientifique ; et reportage en période de désordre de l'information et les outils de vérification. Quarante-quatre journalistes yéménites, dont 24 hommes et 20 femmes, en ont bénéficié à ce jour.  

Ce fut une expérience formidable. Nous avons appris toutes les mesures de sécurité à prendre en compte lors de la couverture du COVID-19, ainsi que la manière de couvrir des histoires scientifiques, et enfin, cela m'a également aidé à distinguer les vraies et les "fausses" nouvelles
Ahmed Baidar, journaliste participant au webinaire

La paix durable au Yémen va nécessiter un long processus et les journalistes de ce pays comptent bien y jouer un rôle décisif.